Pluralisme des médias et liberté de la presse en Belgique : Le paradoxe d’un marché ultra-concentré

La Belgique se classe au 8e rang européen en matière de pluralisme des médias selon le rapport Media Pluralism Monitor (MPM) 2026 du Centre for Media Pluralism and Media Freedom (European University Institute). Si notre pays brille par son excellente indépendance politique et la protection de la liberté de la presse, il fait face à une crise de concentration de son marché médiatique sans précédent. L’approbation historique de la fusion entre les groupes Rossel et IPM par l’Autorité belge de la Concurrence, ce 3 juillet 2026, marque un tournant décisif pour la presse francophone. Entre précarité grandissante des journalistes, domination écrasante des géants du numérique (GAFAM) et une confiance du public en chute libre, radiographie d’un paysage médiatique belge sous haute tension.

Dans une Europe où le risque moyen pesant sur le pluralisme des médias s’établit à 49%, la Belgique fait figure de bon élève avec un score global de 41%, la plaçant dans la catégorie des risques « moyen-faible » et au 8e rang sur 27 États membres selon le rapport Media Pluralisme Monitor (MPM) 2026 publié le 29 juin par le Centre for Media Pluralism and Media Freedom (European University Institute).

Ce positionnement s’explique par un cadre institutionnel qualifié de « robuste ». L’indépendance politique des médias y affiche un score de risque faible (22%).

Plus impressionnant encore, l’autonomie éditoriale face aux pressions politiques ne présente qu’un risque très faible de 12%. Les régulateurs du secteur (le CSA du côté francophone et le VRM du côté néerlandophone) opèreraient en toute transparence et efficacité, affichant un score de risque exceptionnellement bas de 8%.

Ces chiffres confirment que, contrairement à d’autres pays européens, l’ingérence étatique dans les lignes éditoriales belges est quasi inexistante.

Des journalistes belges face à une précarité grandissante

Derrière ces indicateurs politiques, la réalité socio-économique des travailleurs de l’information est beaucoup plus sombre. L’indicateur mesurant les conditions de travail des journalistes atteint un risque de 34%.

Cette détérioration et cette précarité grandissante ont d’ailleurs été vivement soulignées par la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ).

Les journalistes indépendants (freelances) sont particulièrement touchés par cette précarité :

  • Insatisfaction salariale : Selon une enquête de l’association flamande des journalistes (VVJ), 59% des freelances estiment ne pas être rémunérés équitablement pour leur travail, contre seulement 19% qui s’en déclarent satisfaits.
  • Optimisation fiscale controversée : Des groupes majeurs comme Mediahuis et DPG Media prévoient de réduire les salaires bruts de leurs journalistes d’en moyenne 10% pour convertir 22,5% de la rémunération en droits d’auteur, un régime taxé de manière très avantageuse à 7,5%. Si le salaire net se maintient, cette manœuvre ampute lourdement les cotisations sociales, les pensions et les indemnités maladie.
  • Entraves au droit à l’information : Bien que le risque global sur le droit à l’information soit de 25%, une étude révèle que 35,5% des communes belges (soit 206 sur 581) ne répondent tout simplement pas aux demandes de documents administratifs, invoquant souvent un manque de ressources ou fournissant des formats illisibles.

Fusion Rossel-IPM

La véritable vulnérabilité de la Belgique réside dans la pluralité de son marché, évaluée à un niveau de risque élevé de 68%.

Toujours selon le Media Pluralisme Monitor (MPM) 2026, ce domaine souffre d’une concentration structurelle alarmante (risque très élevé de 95% pour la pluralité des fournisseurs) et d’un manque criant de transparence sur la propriété financière des médias (risque de 85%).

C’est dans ce contexte de saturation qu’un séisme a frappé la presse francophone. Le Soir, La DH et La Libre, Sudinfo et L’Avenir, Moustique et Soir Mag, Ciné Télé Revue et Télé Pocket, L’Echo/Mediafin (à 50%), RTL Belgium (à 50%), Vlan, 7Dimanche, etc. font désormais partie du même groupe de presse, Rossel.

L’Autorité belge de la concurrence (ABC) a en effet validé ce vendredi 3 juillet 2026, au dernier jour du délai légal prévu, l’accord de « fusion » entre Rossel et IPM. À l’issue de cette concentration majeure, le groupe Rossel contrôlera environ 95% du marché de la presse quotidienne francophone belge. Ce que tout le monde ne comprend pas.

Concrètement, l’opération se matérialise par une absorption : le groupe Rossel acquiert 100% des activités de presse écrite d’IPM. En contrepartie, la famille le Hodey apporte ses actifs éditoriaux pour détenir une participation finale de 8% à 10% au sein du capital de l’entité Rossel agrandie.

La fusion effective et le transfert opérationnel ont été reportés au début du mois d’octobre 2026 afin de finaliser la mise en œuvre des engagements et des mécanismes de contrôle préalables exigés par le régulateur.

La concentration qui découle de ce mariage a contraint l’ABC à imposer des garde-fous pour conjurer la disparition du pluralisme démocratique. Les engagements formulés par Rossel s’articulent autour de plusieurs piliers :

  1. Pour éviter toute uniformisation des lignes éditoriales, le groupe sépare ses activités en trois branches distinctes : le pôle Le Soir, le pôle IPM historique (La Libre, La DH/Les Sports, Moustique, etc.), et le pôle Régional wallon (Sudinfo et L’Avenir).
  2. Les quotidiens majeurs (Le Soir, La Libre et La DH/Les Sports) conserveront leur propre rédacteur en chef, des budgets rédactionnels dédiés et des espaces physiques de travail séparés. Leurs serveurs informatiques et leurs sites internet individuels resteront indépendants.
  3. Le groupe Rossel désignera formellement un mandataire indépendant, proposé par l’Association pour l’autorégulation de la déontologie journalistique (AADJ), pour contrôler le respect de l’étanchéité budgétaire et le maintien des chartes éditoriales.

Bien que l’indépendance de la marque L’Avenir fasse l’objet de garanties de principe (rédacteur en chef et budget local dédiés), les engagements de Rossel ne garantissent explicitement le maintien que de quatre des huit éditions régionales historiques de L’Avenir (Namur, Luxembourg, Tournai, Brabant wallon).

Ce rapprochement s’accompagne par ailleurs d’un coût social. Les « observateurs » redoutent entre 40 et 50 suppressions de postes au sein du futur pôle régional wallon unifié, conséquence des rationalisations d’équipes et de la suppression de fonctions redondantes.

En outre, pour préserver la trésorerie des Éditions de l’Avenir en attendant le bouclage définitif de l’opération en octobre, la direction a d’ores et déjà acté le retour à des mesures de chômage économique pour le personnel à partir de la rentrée de septembre.

La pression des GAFAM et la crise de la viabilité des médias

Pour justifier l’approbation du rachat des activités de presse d’IPM par le groupe Rossel, l’Autorité belge de la Concurrence (ABC) s’est basée sur une analyse de l’évolution prévisible du secteur de la presse écrite francophone en Belgique, qui fait face à d’importantes difficultés structurelles.

Voici les raisons précises évoquées par l’ABC :

  • L’érosion du modèle papier : L’ABC souligne la baisse continue du lectorat et des revenus générés par la presse imprimée.

  • La nécessité de synergies et d’investissements dans le numérique : L’Autorité a reconnu que cette opération visait légitimement à créer des synergies (comme le partage de certains services de support) et à dégager les moyens financiers permettant d’accélérer les investissements indispensables à la transition numérique.
  • La concurrence des géants du net : Le secteur subit une pression concurrentielle croissante de la part des grandes plateformes numériques qui s’accaparent une grande partie des recettes publicitaires. Il faut dire qu’aujourd’hui, les géants technologiques internationaux (les GAFAM) captent environ 62% du marché total de la publicité numérique en Belgique. De plus, le gâteau publicitaire est divisé de manière asymétrique : bien que la répartition de la population soit de 57-43 entre néerlandophones et francophones, 65% des investissements publicitaires sont captés par la Flandre, ne laissant que 35% aux médias francophones.
  • La fragilité des aides d’État : L’Autorité a également pris en compte les incertitudes entourant le maintien de l’aide publique dédiée à la distribution de la presse. La viabilité des médias (risque de 33% selon le rapport de l’European University Institute) est également fragilisée par la fin de la concession de distribution postale (Bpost). Le soutien étatique fédéral pour la distribution des journaux est passé de 175 millions d’euros annuels à seulement 19 millions en 2024, 42 millions en 2025 et 48 millions en 2026. Les irrégularités autour de ce marché public ont d’ailleurs valu en 2026 de lourdes amendes aux éditeurs flamands (Bpost) de la part de l’Autorité de la Concurrence (7,8 millions d’euros pour Mediahuis et 3,8 millions pour DPG Media).
  • Le déclin inévitable d’IPM : Au terme de son analyse, l’ABC a conclu que si cette fusion n’avait pas lieu, la position d’IPM sur le marché aurait très vraisemblablement diminué de façon progressive.

Une confiance du public en chute libre : la fracture francophone

La concentration du marché et la précarité du secteur s’accompagnent d’une crise de confiance majeure de la part du public, un phénomène mis en lumière dans mon récent article détaillant l’étude DNR 2026 sur la consommation d »information en Belgique.

En effet, la confiance globale dans l’information en Belgique est tombée à un niveau considérablement bas. Ce recul masque de surcroît une profonde fracture linguistique, où la partie francophone du pays s’effondre face à la presse néerlandophone qui parvient mieux à maintenir la confiance de son public.

Inclusion sociale : L’égalité des genres à la traîne

Enfin, la Belgique affiche un score de risque de 44% en matière d’inclusion sociale. Si l’accès universel aux médias y est performant (risque faible de 33%), l’égalité des genres dans les médias reste le talon d’Achille de cette catégorie avec un risque moyen-élevé de 60%. Les femmes demeurent sous-représentées dans les postes de direction et dans les contenus éditoriaux, où elles sont souvent cantonnées à des sujets « plus légers » et exclues des rôles d’experts.

Fait marquant, le nouveau contrat de gestion (2026-2030) du média de service public flamand (VRT) a même abandonné ses quotas stricts de parité au profit d’engagements plus vagues.

Xavier Degraux ► Consultant en stratégie digitale ► Marketing, Communication, RH, Sales… ► Je transforme marque, CEO, Comex & ambassadeurs en médias d’autorité (Thought Leadership) ► Expert LinkedIn™, Data & IA ► Ex- Journaliste éco

Vous pourriez aussi aimer
Aller au contenu principal