
LinkedIn a publié son rapport de transparence du premier semestre 2026 dans le cadre du DSA. Sur les 1.364 modérateurs de contenu qu’il déclare pour le monde entier, 15 attestent d’un niveau suffisant en français et 7 en néerlandais. Facebook, Instagram, TikTok et X ont publié les leurs la même semaine, sur le même gabarit européen : les cinq se comparent pour la première fois ligne à ligne. Rapporté à son audience, LinkedIn est le mieux doté des cinq. Il est aussi le plus lent à traiter un signalement de contenu illégal.
Le dernier rapport de transparence de LinkedIn, portant sur le premier semestre de 2026, est tombé le 31 août 2026, au titre du règlement européen sur les services numériques, le DSA. Comme d’habitude, j’ai sauté dessus pour le dépouiller.
Ô surprise. 15 personnes pour le français et 7 pour le néerlandais, face aux plus d’1,35 milliard de membres que LinkedIn revendique. Sur un effectif total de 1.364 modérateurs, toutes langues confondues.
Ces effectifs couvrent l’ensemble de la plateforme, pas seulement l’Europe. Il s’agit d’équivalents temps plein, et le niveau retenu est le B2 du cadre européen commun de référence pour les langues.
Ce niveau n’est pas vérifié. LinkedIn précise que la compétence des salariés repose sur leur propre déclaration, et celle des sous-traitants sur celle du prestataire.
Sur les 1.364, seuls 52 sont des salariés de LinkedIn. Les 1.312 autres travaillent pour un prestataire externe.
Combien de Belges LinkedIn compte-t-il vraiment ?
LinkedIn déclare 56.400.000 destinataires actifs mensuels dans l’Union européenne sur le premier semestre 2026, dont 12.600.000 en France, 1.900.000 en Belgique et 200.000 au Luxembourg.
Le chiffre belge n’est pas celui que LinkedIn affiche ailleurs. J’ai relevé ce 1er septembre 2026 une audience de « plus de 6.000.000 » de membres belges dans LinkedIn Sales Navigator et de « 6.800.000 » dans LinkedIn Campaign Manager, la régie publicitaire de LinkedIn. Deux outils de la même entreprise, le même jour, 800.000 personnes d’écart, soit 13,3% de plus dans Campaign Manager que dans Sales Navigator.
Rapporté au chiffre officiel du rapport DSA, cela donne un taux d’activité mensuelle réel compris entre 27,9% et 31,7% des membres inscrits, selon l’outil que vous ouvrez. Autrement dit, moins d’un tiers de l’audience que votre plan média achète ouvre la plateforme un mois donné.
J’avais fait le même constat sur les vrais chiffres de LinkedIn en France, et il valait aussi pour les statistiques 2025 de LinkedIn en Belgique.
Sur la durée, l’audience belge semble atteindre un plateau : 1.600.000 actifs au premier semestre 2023, 1.800.000 en 2024, 1.900.000 en 2025 et à nouveau 1.900.000 en 2026. Mais ces valeurs sont arrondies à la centaine de milliers, et un mouvement de 90.000 personnes serait invisible. On ne peut donc pas conclure à une stagnation.
À l’échelle européenne, en revanche, la décélération est nette : la croissance annuelle du nombre de profils actifs au moins une fois par mois passe de 14,8% à 5,4% puis à 3,1% en trois ans.
Comment se situent Facebook, Instagram, TikTok et X ?
Comme LinkedIn, Meta a publié les rapports de Facebook et d’Instagram le 28 août 2026, TikTok et X les leurs le 31 août.
Tous couvrent le premier semestre 2026 et obéissent au gabarit imposé par le règlement d’exécution en vigueur depuis le 1er juillet 2025. C’est donc la première fois que ces cinq services se comparent ligne à ligne.
Premier enseignement : les rapports de Facebook et d’Instagram déclarent exactement les mêmes effectifs de modération, ligne par ligne. Meta l’explique dans une note : les relecteurs disposant d’une compétence linguistique suffisante interviennent sur les deux services. Ce sont donc 5.913 personnes pour deux plateformes qui totalisent 560.352.144 destinataires actifs mensuels.

Pour le français, Meta déclare 519 relecteurs, TikTok 337, X 38 et LinkedIn 15. Pour le néerlandais, Meta 109, TikTok 45 et LinkedIn 7, X n’ayant aucune ligne.
Mais gare aux comparaisons. Les cinq services dont j’ai extrait les déclarations de transparence ne remplissent pas la case de la même façon, et Meta est le seul à s’en expliquer. Sa note précise que les 5.913 relecteurs sont tous anglophones, mais que 200 d’entre eux sont affectés à la relecture du contenu en anglais. Meta déclare donc une affectation là où les quatre autres déclarent une compétence.
Chez LinkedIn et chez X, à l’inverse, la ligne anglaise égale ou dépasse le total, parce que tout le monde y compte comme anglophone et que 15 personnes ajoutent le français chez l’un, 38 chez l’autre. Les totaux ne se comparent donc pas terme à terme.
X ne renseigne d’ailleurs que huit des vingt-quatre langues officielles. Le néerlandais, l’italien, le polonais et treize autres n’ont pas de ligne du tout, ce qui prolonge le démantèlement méthodique de la modération de X que j’avais reconstitué en mars dernier.
Enfin, le nombre de modérateurs rapporté à l’audience ne dit rien de défavorable sur LinkedIn. Pour un million d’actifs mensuels européens, LinkedIn en déclare 24,2, TikTok 19,8, X 18,5 et Meta 10,6 pour ses deux services réunis. LinkedIn est donc le mieux doté des cinq, alors que la plateforme est connue pour être aussi la plus « bisounours ».
Et rapporté au volume traité, l’écart se creuse encore en sa faveur : 4.265 mesures de modération par modérateur sur le semestre, contre 14.951 chez X, 41.799 chez Meta et 58.822 chez TikTok.
C’est donc la répartition de ces moyens qui mérite l’examen.
Ce que la répartition révèle
Pour un million d’actifs mensuels français, TikTok déclare 11 modérateurs francophones, Meta 5,8 pour ses deux services réunis, X 3,1 et LinkedIn 1,2.
Le cas de X mérite qu’on s’y arrête, parce que c’est le réseau social le plus proche de LinkedIn en taille, X déclarant 64.727.103 actifs mensuels européens contre 56.400.000 côté LinkedIn, et 1.197 modérateurs contre 1.364. L’audience française est quasi identique, 12.388.560 contre 12.600.000. Et X déclare 38 modérateurs francophones là où LinkedIn en déclare 15.
LinkedIn affiche par ailleurs zéro modérateur dans douze des vingt-quatre langues officielles de l’Union : tchèque, danois, grec, estonien, irlandais, hongrois, letton, maltais, roumain, slovaque, slovène et suédois. Meta n’affiche un zéro que pour l’irlandais, TikTok pour l’irlandais et le maltais.
Combien de décisions de modération passent encore par un humain ?
La modération humaine se raréfie. La modération par IA prend de plus en plus le dessus. Heureusement, le gabarit harmonisé de rapport de transparence oblige désormais chaque plateforme à distinguer les mesures prises par la seule machine de celles où quelqu’un est intervenu.
Voici ce que donnent les cinq rapports du premier semestre 2026 à ce sujet.

Au total, quatre cent nonante millions de décisions en six mois, dont trente-cinq millions seulement ont vu passer un être humain. La part automatisée va de 86,5% chez LinkedIn à 94,0% chez TikTok.
C’est ce qui remet le compte des modérateurs à sa place. Les 1.364 personnes de LinkedIn ne traitent pas 5,8 millions de cas, elles en traitent 784.094, et encore le rapport ne dit-il pas combien d’entre elles ont réellement lu chaque contenu…
La direction du mouvement est nette. Au premier semestre 2025, LinkedIn déclarait 1.757 modérateurs. Un an plus tard, l’effectif tombe à 1.364, soit une baisse de 22,4%. Chaque langue de la liste perd des postes : le français passe de 31 à 15, l’allemand de 20 à 13, le néerlandais de 8 à 7, l’espagnol de 33 à 28.
Que laisse passer la modération automatique de LinkedIn ?
Le nouveau gabarit impose par ailleurs trois indicateurs de performance là où LinkedIn n’en donnait qu’un. Le rappel n’avait jamais été rendu public. Il mesure la part du contenu en infraction que le système automatique repère effectivement, par opposition à ce qui est trouvé autrement ou pas trouvé du tout.

Le français de LinkedIn se tient, à 0,57 de rappel contre 0,54 chez Facebook et chez Instagram. Le néerlandais est nettement en dessous des deux services de Meta, à 0,38, et l’anglais aussi, à 0,49. À noter au passage : Facebook et Instagram partagent le même vivier de modérateurs mais n’obtiennent pas les mêmes résultats automatiques, 0,86 contre 0,70 en anglais et 0,63 contre 0,53 en néerlandais. Le système, lui, n’est donc pas le même d’un service à l’autre.
Une contrepartie doit être portée au crédit de LinkedIn : sa précision est meilleure que celle de Facebook partout, 0,96 contre 0,89 en français, 0,93 contre 0,85 en néerlandais. Un système précis se trompe rarement quand il agit. Un système à faible rappel laisse passer.
LinkedIn assume d’ailleurs cet arbitrage dans la feuille qualitative de son rapport, en expliquant privilégier la précision pour réduire les faux positifs sur le contenu à faible risque. Le faible rappel est donc un réglage assumé.
Sur quoi ces systèmes s’entraînent-ils, au juste ?
En gros, les cinq rapports décrivent la même architecture de modération. LinkedIn écrit que ses systèmes automatiques reposent en partie sur les décisions passées de relecteurs humains, pour le contenu comme pour les comptes. C’est le socle : la machine apprend de ce que des personnes ont tranché avant elle.
Or ce socle humain d’apprentissage rétrécit pendant que le volume automatisé explose…
Il rétrécit aussi par un second canal, et celui-là est plus discret. La précision et l’exactitude publiées par LinkedIn ne sont pas mesurées sur un échantillon relu par des humains. Elles sont calculées à partir des décisions automatiques annulées après recours. La note que la machine obtient dépend donc entièrement de qui prend la peine de contester.
Or presque personne ne conteste.

Sauf chez Instagram, moins de 7% des décisions sont contestées. De 7,6% à 75,7% de celles qui le sont finissent annulées. Et ce sont ces annulations, et elles seules, qui servent à noter les performances de la machine.
Chez LinkedIn, le cas le plus net concerne les comptes. La plateforme a pris 5.377.373 mesures pour comptes inauthentiques au premier semestre 2026, contre 1.594.348 un an plus tôt. Sur ces suppressions, 206.979 recours ont été introduits et 162.961 ont abouti, soit 78,7% de décisions annulées parmi celles que quelqu’un a contestées.
Ce taux ne dit pas que quatre suppressions sur cinq sont erronées. Il dit que parmi les personnes qui se sont battues, quatre sur cinq avaient raison. Mais combien de retraits erronés se cachent parmi ceux que personne n’a contestés ?
Une boucle se dessine donc, rapport après rapport. Un système entraîné sur des décisions humaines, évalué sur un échantillon de recours qui représente moins d’un vingtième de son activité, et dont la base humaine se réduit d’année en année.
Aucun des cinq rapports ne dit ce qui se passe quand cette base devient marginale, ni ne publie la part des décisions humaines qui sont elles-mêmes suggérées à l’agent par un système automatique.
L’angle mort est dans le gabarit européen lui-même, qui compte les modérateurs et les mesures sans jamais demander d’où vient la vérité de référence.
Cinq jours pour traiter un signalement de contenu illégal
Le nombre de modérateurs, en soi, ne dit pas grand-chose.
Quatre lignes du rapport, elles, changent quelque chose pour une direction de la communication. Concrètement.

LinkedIn met 120 heures pour traiter un signalement de contenu illégal, contre 2,3 heures chez X, 3,2 chez Facebook, 5,6 chez TikTok et 28,9 chez Instagram. Il est donc vingt et une à cinquante-deux fois plus lent que X, Facebook et TikTok, alors qu’il reçoit 7.853 notifications sur le semestre là où ces trois-là en reçoivent de 492.493 à 1.081.646. La lenteur ne s’explique donc pas par la charge.
Reste la base juridique des retraits. Facebook déclare 168.282 mesures prises de sa propre initiative sur le fondement du droit.
Chez LinkedIn, cette feuille est intégralement à zéro : les 5.817.908 mesures du semestre reposent toutes sur ses conditions d’utilisation. La plateforme l’écrit noir sur blanc, quand un contenu viole à la fois ses règles et la loi, elle s’appuie sur ses règles.
Concrètement, si un contenu vise votre organisation sur LinkedIn, vous n’êtes pas dans un recours de droit européen. Vous êtes dans une réclamation client auprès d’une société de droit irlandais, avec un délai médian de cinq jours et, en néerlandais, un système automatique qui repère un peu plus d’un contenu problématique sur trois.
C’est exactement la raison pour laquelle un cadre de prise de parole prévoit qui décide, en combien d’heures et avec quelle réponse publique, plutôt que de compter sur le formulaire de la plateforme.
Les Belges le savent d’ailleurs mieux que personne, eux qui sont champions d’Europe des recours contre les réseaux sociaux, souvent gagnés par défaut, pendant que le dispositif institutionnel belge du DSA tourne presque à vide.
Ce que ces chiffres ne permettent pas de conclure
Tous ces chiffres ne disent pas que LinkedIn modère mal. Ils disent comment il répartit ses moyens, et ce que sa modération automatique rapporte d’elle-même.
Ils n’établissent aucun lien de cause à effet entre le nombre de modérateurs et le rappel. LinkedIn affiche 0,38 en néerlandais avec 7 modérateurs, mais 0,49 en tchèque avec zéro et 0,97 en bulgare avec un seul. La corrélation n’existe pas dans les données, et personne ne devrait l’inventer.
Ils ne démontrent pas non plus que ces systèmes s’entraînent aujourd’hui sur leurs propres décisions. Les cinq rapports affirment le contraire, un apprentissage fondé en partie sur des décisions humaines passées. Ce que les fichiers établissent, c’est que la part humaine se réduit et que la note attribuée à la machine dépend d’un échantillon de recours minoritaire. Ce que j’en déduis, et qui reste à confirmer : à ce rythme, la référence humaine deviendra trop mince pour corriger quoi que ce soit.
Ils reposent enfin sur des déclarations. Aucune des quatre entreprises ne soumet ces chiffres à une vérification indépendante, et les indicateurs de performance sont calculés selon des méthodes que chacune définit dans son propre rapport. C’est la limite constante de cet exercice, déjà visible dans les précédents rapports de LinkedIn à l’Europe.
Une question, pour finir. Le jour où un contenu problématique vous vise en néerlandais sur LinkedIn, qui, chez vous, décide de la réponse, en combien d’heures, et sur quoi vous appuyez-vous quand la machine qui aurait dû le repérer en laisse passer six sur dix ?
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Xavier Degraux ► Consultant & formateur LinkedIn™ · Prise de parole et réputation des organisations et de leurs dirigeant.es · Employee advocacy ► +500 organisations accompagnées depuis 2013 ► 10 ans journaliste éco (L’Echo, Trends)

