IA : La Belgique face au choc de l’industrialisation technologique

Le très attendu rapport annuel « AI Index 2026 » de l’Université de Stanford vient de tomber. Si l’année 2025 a été celle de l’hyper-croissance et de l’adoption massive de l’intelligence artificielle à l’échelle mondiale, elle marque aussi un tournant décisif pour l’économie belge. Entre une explosion spectaculaire des recrutements liés à l’IA, des investissements privés qui se consolident, mais un déficit persistant de diversité dans les talents, la Belgique cherche sa place dans un écosystème dominé par les géants américains et asiatiques. Décryptage.

Selon la neuvième édition du prestigieux rapport AI Index 2026 publié par l’Université de Stanford, l’IA générative a atteint un taux d’adoption de 53% au sein de la population mondiale en seulement trois ans, une vitesse de pénétration supérieure à celle de l’ordinateur ou d’Internet.

Dans ce paysage où les États-Unis et la Chine s’affrontent à coups de centaines de milliards de dollars, comment se positionne la Belgique ? L’analyse des données de Stanford révèle une économie belge extrêmement dynamique sur le plan de l’emploi, mais qui fait face à des défis structurels majeurs.

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La Belgique, un acteur de niche résilient

Sur le plan des capitaux, le marché mondial de l’IA a connu une année record. Les investissements privés mondiaux ont atteint 344,66 milliards de dollars en 2025, soit une augmentation vertigineuse de 127,5% par rapport à l’année précédente. Les États-Unis écrasent la concurrence avec 285,88 milliards de dollars d’investissements privés, soit 23 fois plus que la Chine (12,41 milliards, bien que ce chiffre sous-estime largement les fonds étatiques chinois).

Dans ce contexte de titans, l’Europe tente d’exister. La Belgique, avec son économie ouverte et son tissu dense de PME et de centres de recherche, tire son épingle du jeu à son échelle. En 2025, l’écosystème belge a attiré 1,2 milliard de dollars d’investissements privés dans l’IA.

Ce chiffre la place dans le peloton européen, certes derrière des locomotives comme le Royaume-Uni (5,90 milliards), la France (4,36 milliards) ou l’Allemagne (4,09 milliards), mais devant d’autres économies avancées comme la Suède (0,97 milliard).

Ce milliard de dollars témoigne d’une réelle vitalité des startups belges, particulièrement dans les secteurs de la santé (HealthTech) et de la logistique, domaines où l’application de l’IA est rapidement rentable.

Cependant, l’impulsion ne vient pas uniquement du secteur privé. Le rapport de Stanford met en lumière l’importance des commandes publiques pour structurer le marché.

Entre 2013 et 2024, la Belgique a émis 162 contrats publics liés à l’intelligence artificielle. Fait intéressant d’un point de vue économique : la valeur médiane de ces contrats publics s’élève à 0,48 million de dollars.

Ce montant, bien que modeste si on le compare à la médiane du Danemark (près de 1,1 million de dollars), montre que l’État belge et ses administrations procèdent par itérations : ils financent des projets pilotes, des audits et des intégrations logicielles ciblées plutôt que de risquer des méga-projets d’infrastructure centralisés.

Les Belges plus technophiles que les Américains ?

L’un des enseignements les plus surprenants du rapport 2026 concerne toutefois la diffusion de l’IA au sein des populations.

Historiquement, les États-Unis sont les premiers adopteurs des technologies qu’ils créent. Pourtant, le taux de diffusion de l’IA y plafonne à 28,3% fin 2025, témoignant d’une certaine méfiance, d’une saturation ou d’un désintérêt du public américain.

À l’inverse, la Belgique affiche une appétence technologique nettement supérieure.

Au premier semestre 2025, le taux de diffusion de l’IA dans la population belge était de 33,5%. Ce chiffre a grimpé à 36% au second semestre.

Comment expliquer que la Belgique surpasse le berceau de la Silicon Valley en termes d’usage quotidien ?

Le tissu économique belge est fortement orienté vers les services (banque, assurance, institutions européennes…), des secteurs où l’IA générative permet des gains de productivité immédiats, estimés mondialement entre 14% et 26% pour des tâches de support ou de programmation.

À l’échelle mondiale, 88% des organisations déclarent désormais utiliser l’IA dans au moins une de leurs fonctions. Les travailleurs belges, souvent polyglottes et insérés dans des flux de travail internationaux, s’emparent de ces outils (ChatGPT, Gemini, Copilot, etc.) pour des tâches de traduction, de synthèse documentaire et d’analyse de données.

Une explosion historique des recrutements « Made in Belgium »

Mais c’est surtout sur le front de l’emploi que les données belges sont les plus spectaculaires. Alors que certains craignent une destruction massive d’emplois (une angoisse partagée par 64% du grand public américain selon les enquêtes d’opinion), la transition actuelle se traduit d’abord par une guerre des talents sans merci.

Selon les données de LinkedIn analysées par Stanford, la plupart des pays ont vu la croissance des embauches liées à l’IA dépasser la croissance globale de l’emploi.

Et la Belgique se hisse sur le podium mondial de cette dynamique : le taux relatif d’embauche dans l’IA y a bondi de 21,49% en glissement annuel en 2025.

Sur l’ensemble des pays étudiés, la Belgique affiche ainsi la troisième plus forte croissance des recrutements en IA, devancée uniquement par l’Indonésie (31,74%) et la Croatie (27,80%).

Cette soif de compétences pousse même la Belgique à importer de la matière grise. Le solde migratoire net des talents en IA y est positif, s’établissant à 0,25 pour 10 000 membres LinkedIn en 2025. Si notre pays attire moins que les mastodontes comme les États-Unis (+1,22) ou des hubs spécifiques comme le Luxembourg (+5,23), il reste un territoire attractif pour les profils techniques européens.

Déficit chronique de mixité

Toutefois, ce « miracle » de l’emploi belge cache une faille structurelle majeure : un déficit criant de diversité qui risque, à terme, de brider l’innovation. Dans l’ensemble des pays étudiés par Stanford, la proportion d’hommes dans le vivier de talents IA se situe généralement entre 65% et 75%. La Belgique s’inscrit malheureusement dans cette moyenne basse.

En 2025, les femmes ne représentent que 26% des talents IA en Belgique, contre 73% pour les hommes. Et ce ratio stagne depuis des années…

L’explication se trouve en amont, dans les filières de formation. Les statistiques de l’OCDE concernant les nouveaux diplômés dans les technologies de l’information et de la communication (TIC) en Belgique sont sans appel : les femmes ne représentent que 10% des diplômés de cycles courts, 16% des bacheliers (Bachelor’s), 19% des diplômés de Master, et 27% des titulaires de Doctorat (PhD).

D’un point de vue purement économique, se priver de près de la moitié de la population pour concevoir les outils de demain est une aberration. Cela exacerbe la pénurie de talents (qui est le principal frein à l’implémentation de l’IA pour 59% des entreprises mondiales) et augmente le risque de concevoir des modèles algorithmiques biaisés.

Opinion publique et régulation : L’Europe comme socle de confiance

Enfin, le rapport 2026 de Stanford sur l’IA s’attarde sur les dynamiques de confiance et de régulation.

L’intelligence artificielle, de par sa nature « boîte noire » et sa voracité en énergie (l’entraînement du modèle Grok 4 a émis à lui seul 72 816 tonnes de CO2), suscite une nervosité croissante : 52% des sondés mondiaux se disent nerveux face à l’IA, en hausse par rapport à 2024.

Dans ce climat d’incertitude, vers qui les citoyens se tournent-ils ? En Belgique, la confiance envers les institutions pour réguler l’IA est mitigée mais résiliente.

Quelque 49% des Belges déclarent faire confiance à leur gouvernement pour encadrer l’IA de manière responsable. Ce taux est bien plus élevé qu’aux États-Unis (31%), bien qu’inférieur à l’enthousiasme mesuré dans des pays d’Asie du Sud-Est comme Singapour (81%).

Cette confiance belge s’adosse indéniablement au cadre européen. Le rapport souligne d’ailleurs que l’Union Européenne bénéficie d’un niveau de confiance international supérieur à celui des États-Unis ou de la Chine pour la régulation technologique.

Alors que l’EU AI Act est entré en vigueur en 2025, interdisant certaines applications à haut risque, les entreprises belges doivent désormais conjuguer leur agilité avec ces nouvelles contraintes de conformité, un équilibre délicat entre protection des droits fondamentaux et maintien de la compétitivité.

Xavier Degraux ► Consultant en stratégie digitale ► Marketing, Communication, RH, Sales… ► Je transforme marque, CEO, Comex & ambassadeurs en médias d’autorité (Thought Leadership) ► Expert LinkedIn™, Data & IA ► Ex- Journaliste éco

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