
Face au chaos informationnel de X (ex-Twitter), l’Europe contre-attaque avec « W », un nouveau réseau social qui parie tout sur la vérification d’identité obligatoire, la transparence, la vie privée et l’autre interprétation du « free speech ». Mais derrière la promesse d’un « Trust by Design » et d’une souveraineté numérique totale, ce projet audacieux peut-il vraiment rivaliser ? De la fin de l’anonymat au modèle économique sans publicité, voici le guide ultime sur ce futur réseau social. En 25 questions et réponses.
(Bruxelles, 31 janvier 2026). C’était l’événement surprise de ce début d’année 2026. Alors que la tech mondiale avait les yeux rivés sur la Silicon Valley, c’est depuis le Forum Économique Mondial de Davos que l’Europe a dégainé sa réponse à l’hégémonie d’Elon Musk. Son nom ? W Social. Sa promesse ? Un réseau social « Trust by Design » (la confiance par conception) qui prend le contre-pied total des plateformes actuelles, X (ex-Twitter) en tête.

Mais au-delà du buzz, que vaut vraiment ce projet ? Est-ce une énième tentative européenne vouée à l’échec ou une véritable infrastructure souveraine capable de changer la donne ? J’ai décortiqué pour vous la documentation technique, les annonces officielles et les analyses disponibles pour répondre à toutes vos (éventuelles) questions.
Qu’est-ce que W Social et d’où sort-il ?
1. W, c’est quoi exactement ?
W est une start-up privée de médias sociaux, incorporée en Suède et dévoilée officiellement en janvier 2026. Elle se positionne comme l’antithèse de X, avec une proposition de valeur triple : la vérification d’identité pour chaque utilisateur, la lutte structurelle contre la désinformation et l’hébergement des données exclusivement sur le sol européen.
Contrairement aux plateformes américaines qui tentent d’adapter leurs algorithmes aux régulations a posteriori, W se revendique « DSA-by-design », c’est-à-dire nativement conforme au Digital Services Act européen dès sa première ligne de code.
2. Que signifie ce nom énigmatique ?
Le choix de la lettre « W » ne doit rien au hasard. C’est une stratégie sémiologique qui repose sur quatre piliers symboliques définis par les fondateurs :
- Le « We » (Nous) : Il marque une opposition philosophique au « I » (Je) narcissique des réseaux sociaux d’image pour privilégier le collectif et le débat.
- Le double « V » : Le logo stylisé représente deux « V » entrelacés, symbolisant les deux obsessions du projet : « Values » (les valeurs démocratiques) et « Verified » (l’identité vérifiée).
- L’alphabet inversé : W précède X dans l’alphabet. C’est un message subliminal suggérant une volonté de « doubler » le concurrent américain ou de proposer une alternative qui revient aux fondamentaux.
- Les 5 W du journalisme : C’est une référence directe à la méthode journalistique anglo-saxonne (Who, What, Where, When, Why). Le réseau souhaite imposer cette rigueur pour structurer l’information et le contexte, loin de l’émotion brute.
3. Est-ce le réseau social « officiel » de l’Union Européenne ?
Il est crucial de démentir cette rumeur virale immédiatement : Non. La Commission européenne a explicitement indiqué qu’elle ne lançait, ne finançait ni ne pilotait aucune plateforme nommée W.
Des rumeurs trompeuses ont circulé sur les réseaux, évoquant même « 500 millions d’euros d’argent public » investis dans un outil de censure ; ces affirmations ont été formellement démenties par un fact-checking d’Euronews appuyé par la Commission.
W est bel et bien une initiative privée, financée par des capitaux privés.
4. Pourquoi y a-t-il une telle confusion avec l’UE alors ?
Le flou persiste pour trois raisons majeures :
- L’alignement politique : Le projet s’inscrit parfaitement dans la stratégie de souveraineté numérique et de « ligne dure » face aux GAFAM prônée par Thierry Breton, l’architecte du DSA.
- L’actionnaire suédois : L’un des principaux actionnaires, We Don’t Have Time, a par le passé réalisé des missions de communication pour la Commission européenne, bien que ces contrats soient totalement distincts du projet W.
- L’appel des eurodéputés : Le lancement coïncide avec un appel signé par 54 eurodéputés demandant à l’UE de soutenir des alternatives européennes aux plateformes dominantes, créant un climat de soutien moral évident.
5. Pourquoi un lancement à Davos et pas dans un incubateur tech ?
Le choix de lancer W le 20 janvier 2026 au Forum Économique Mondial de Davos est un message politique calculé. La présentation a débuté par une slide sombre affichant « Something is broken » (Quelque chose est cassé), posant W comme une réparation de la démocratie plutôt que comme une simple app.
La stratégie est clairement « Top-Down » (du haut vers le bas) : l’objectif n’est pas de séduire les adolescents, mais de convaincre d’abord les élites mondiales, les gouvernements et les médias. Comme l’a résumé Anna Zeiter, la CEO de la start-up : « Si le Bruxelles politique commence à poster sur W au lieu de X, nous aurons déjà accompli beaucoup ».
Fin de l’anonymat et « trust by design »
6. Comment fonctionne la vérification d’identité ?
C’est la véritable barrière à l’entrée et la « killer feature » de W. Pour créer un compte actif, c’est-à-dire capable de publier et d’interagir, l’utilisateur devra se soumettre à une procédure de KYC (Know Your Customer), identique à celle exigée par les néo-banques ou les applications financières.
Concrètement, cela implique de scanner une pièce d’identité officielle (Passeport ou Carte nationale d’identité) et de réaliser une vérification biométrique (un selfie vidéo ou avec détection de mouvement) pour prouver que vous êtes bien un être humain vivant et le détenteur du document.
7. Pourquoi W déclare-t-il une guerre totale aux bots ?
L’ambition est purement mécanique et économique : il s’agit de rendre le coût de la désinformation prohibitif. Sur X (Twitter), lancer une armée de 10.000 bots pour manipuler une tendance coûte quelques dollars.
Sur W, pour créer 10.000 faux comptes, il faudrait disposer de 10.000 passeports valides et de 10.000 visages différents pour passer la barrière biométrique.
En supprimant l’anonymat d’inscription, W espère éradiquer structurellement les fermes à trolls russes ou commerciales.
8. W est-il un danger pour la vie privée ?
C’est le paradoxe central du projet : pour protéger le débat public, W demande aux utilisateurs de lui confier leurs données les plus sensibles.
Les experts en cybersécurité alertent sur le risque de créer un « Honeypot » (pot de miel) irrésistible pour les hackers. Si la base de données de W venait à fuiter, ce ne sont pas juste des emails qui seraient exposés, mais les identités réelles de millions de citoyens.
Pour parer cette critique, W promet de ne pas stocker les documents d’identité sur ses propres serveurs, mais de passer par des prestataires tiers spécialisés dans la vérification sécurisée, avec une promesse de « non-stockage interne » des pièces d’identité.
9. Quid des lanceurs d’alerte, des minorités et des opposants politiques ?
C’est la critique éthique la plus virulente au projet.
L’anonymat est historiquement le bouclier des opprimés sur Internet. En l’interdisant, W risque de devenir un « réseau social pour gens privilégiés et en sécurité », excluant de fait les dissidents sous régimes autoritaires, les victimes de harcèlement ou les lanceurs d’alerte qui ne peuvent s’exprimer qu’à visage couvert.
Anna Zeiter assume ce choix en pariant que la transparence et la responsabilité légale (« civiliser le débat par le nom réel ») sont les seuls remèdes efficaces à la toxicité actuelle.
10. La règle des 5 W va-t-elle influencer ce qu’on poste ?
Au-delà de l’identité, W veut changer la manière de poster. Le réseau intègre un mécanisme inspiré du journalisme anglo-saxon : les 5 W (Who, What, Where, When, Why).
Rien n’est arrêté (publiquement), mais l’interface pourrait inciter, voire contraindre l’utilisateur à renseigner ces champs pour structurer son information avant de publier.
L’idée est de freiner la viralité émotionnelle brute en forçant une étape de contextualisation cognitive : « Qui parle ? », « D’où ? », « Pourquoi ? ».
Qui tient les manettes de W ?
11. Qui est Anna Zeiter, la pilote du projet ?
Le profil de la CEO est un message en soi. Anna Zeiter n’est pas une « tech bro » de la Silicon Valley en hoodie. Aujourd’hui bbasée à Berne, c’est une juriste allemande, docteure en droit et spécialiste reconnue de la privacy.
Avant W, elle a passé plus de dix ans chez eBay, finissant comme Chief Privacy Officer et responsable de l’IA responsable.
Sa nomination signale aux régulateurs et aux utilisateurs que la conformité (RGPD, DSA) n’est pas une option, mais le cœur du produit. Avec elle, W se positionne comme une plateforme « adulte » et légaliste.

12. Qui possède réellement W ?
C’est une filiale de We Don’t Have Time AB, une entreprise tech suédoise fondée par Ingmar Rentzhog.
Cette maison-mère opère déjà un réseau social de niche dédié à l’action climatique. Elle détient environ 25% du capital de W, assurant un alignement idéologique fort sur l’impact sociétal.
13. Qui sont les autres investisseurs ?
W échappe au modèle classique du Capital-Risque (VC) américain. Le financement repose sur un modèle de « crowd-equity » (actionnariat participatif) réunissant plus de 750 investisseurs privés issus de 15 pays.
La règle d’or imposée par les fondateurs est stricte : aucun investisseur non-européen n’est accepté. C’est une garantie d’indépendance vis-à-vis de la tech américaine et des fonds souverains étrangers.
14. Pourquoi une entreprise « Climat » lance-t-elle un réseau social généraliste ?
Le lien peut sembler ténu, mais il est stratégique. Pour Ingmar Rentzhog et Anna Zeiter, la crise climatique ne peut être résolue tant que l’écosystème informationnel est pollué par les fake news et le déni scientifique amplifié par les bots.
Assainir le réseau social mondial est vu comme une précondition nécessaire à l’action climatique efficace.
15. Où sont hébergées vos données ?
C’est l’argument de vente politique numéro un. W s’engage à ce que 100% des données soient hébergées sur des serveurs physiquement situés en Europe et opérés par des sociétés européennes. Les partenaires cités incluent Proton (Suisse, pour la sécurité) et UpCloud (Finlande).
Cette architecture vise à immuniser juridiquement les données des utilisateurs européens contre le CLOUD Act américain, qui permet aux USA d’accéder aux données stockées par leurs géants (AWS, Google, Meta…) partout dans le monde.
16. Quel est le rôle de l’Ukraine dans ce projet ?
Dans une démarche de solidarité géopolitique forte, W a choisi de localiser une partie de son équipe technique de développement en Ukraine.
C’est un symbole puissant d’ancrage européen face à la Russie (et ses fermes à trolls), mais cela introduit aussi un facteur de risque opérationnel évident pour une infrastructure qui se veut critique.
17. W est-il compatible avec Bluesky et le Fediverse ?
L’infrastructure technique de W semble s’appuyer sur l’AT Protocol, la technologie décentralisée créée par Bluesky. Cela permettrait théoriquement une interopérabilité.
Cependant, un problème majeur subsiste : comment connecter un réseau « fermé » (où tout le monde est identifié par passeport) avec le reste du Fediverse (Mastodon, Bluesky) où règne l’anonymat ?
W risque de fonctionner comme un « Walled Garden » (jardin clos) au sein du protocole ouvert : vous pourrez peut-être « voir » l’extérieur, mais l’interaction sera bridée par la barrière de l’identité.
18. Quelle est la place de l’IA dans W ?
W prône « plus d’humain, moins de bots », mais l’IA sera omniprésente en coulisses. Elle sera utilisée pour la vérification d’identité (biométrie), la modération automatique alignée sur le DSA, et potentiellement pour aider au « fact-checking » assisté, aidant les utilisateurs à contextualiser leurs propos.
Quel est le business model de W ?
19. Si c’est gratuit et sans pub intrusive, qui paie l’addition ?
C’est la question à un milliard d’euros. W rejette le modèle du « capitalisme de surveillance » (vos données contre de la pub ciblée) qui a fait la fortune de Meta et Google.
Pour financer une infrastructure coûteuse, le modèle économique reposera sur un mix de revenus : probablement du « freemium » pour les particuliers (fonctions avancées payantes) et des offres spécifiques pour les professionnels.
20. Le B2B est-il la clé de la rentabilité ?
C’est en tout cas le levier potentiellement le plus puissant. W compte vendre des services aux entreprises, ministères et ONG.
Payer pour un « compte officiel certifié » sur W, c’est s’offrir une « Brand Safety » absolue : la garantie que votre marque ne côtoiera pas une publicité pour une arnaque crypto ou un discours haineux.
21. Le pari des éditeurs : un « Spotify du journalisme » ?
W tente déjà de séduire la presse avec une promesse audacieuse. La plateforme envisage un modèle de partage de revenus où jusqu’à 70% des recettes générées pourraient être reversées aux créateurs de contenus et aux éditeurs de presse partenaires.
L’objectif est de transformer W en un kiosque d’information « Premium » où le journalisme de qualité est rémunéré.
22. La vérification d’identité ne coûte-t-elle pas une fortune ?
Absolument. Vérifier un passeport via un tiers de confiance sécurisé a un coût unitaire non négligeable, là où créer une adresse email pour s’inscrire sur X est gratuit.
Cela impose à W une contrainte économique forte : le réseau ne peut pas se permettre d’avoir des millions d’utilisateurs « fantômes » ou inactifs qui coûtent de l’argent dès l’inscription.
Cela forcera probablement la plateforme à privilégier la qualité de sa base d’utilisateurs plutôt que la croissance virale exponentielle.
W a-t-il une chance ?
23. W vs X, Bluesky et Threads ?
Si l’on regarde les chiffres début 2026, le combat semble perdu d’avance :
- Threads (Meta) : Plus de 140 millions d’utilisateurs actifs quotidiens, porté par la puissance de feu d’Instagram.
- Bluesky : Environ 42 millions d’utilisateurs, avec une croissance forte post-élections américaines. Bluesky est l’alternative « cool » et libre à X (et Threads), mais elle reste pseudo-anonyme.
- W : Zéro ou presque (phase de lancement), avec une barrière à l’entrée énorme. Pourtant, la comparaison est trompeuse. W ne cherche pas à être le « TikTok de la politique ». Son ambition est de devenir le « LinkedIn du débat civique » : un réseau plus petit, mais à très forte densité d’influence, où se retrouvent les décideurs et les journalistes. L’argument de W n’est pas le fun, c’est la sécurité cognitive.
24. Quels sont les freins majeurs à l’adoption ?
Ils sont colossaux :
- La friction du KYC : Sortir son passeport et faire un selfie est un effort immense comparé à « Se connecter avec Google ». Cela tuera mécaniquement la viralité grand public.
- L’effet de réseau vide : Tant que les « VIP » ne seront pas là, personne ne viendra.
- L’austérité : Un réseau sans clashs, sans bots et sans anonymat risque-t-il d’être… ennuyeux ?
25. Le calendrier : quand pourra-t-on créer son compte ?
Ne vous précipitez pas sur l’App Store ou le Google Play Store, W n’est pas encore ouvert à tous. La roadmap annoncée est progressive :
- Mars 2026 : Lancement de la Bêta fermée sur invitation pour un cercle restreint d’experts et de testeurs (s’inscrire à la liste d’attente de W).
- Été 2026 : Ouverture progressive aux partenaires médias et montée en charge.
- Fin 2026 : Lancement grand public, conditionné par la réussite des tests techniques.
Ce que j’en pense ?
Pour moi, W est le pari technologique et politique le plus audacieux de la décennie en Europe. Et c’est un test grandeur nature. Sommes-nous prêts à sacrifier notre anonymat (synonyme de liberté) pour garantir la véracité de l’information (et gagner en sécurité) ?
Si W échoue, ce sera la preuve que l’émotion et la fluidité priment sur la vérité. S’il réussit, même à l’échelle d’une niche élitiste, il pourrait redéfinir les standards de l’identité numérique mondiale.
Le contexte géopolitique, sectoriel (concurrentiel), sociétal, économique et technique/algorithmique n’a jamais été aussi « porteur » pour ce genre d’initiative.
On verra si le financement, le produit, sa gouvernance et son marketing seront à la hauteur…
Xavier Degraux ► Stratège LinkedIn™, Employee Advocacy & Social Selling ► Je transforme Marques, Comex & Dirigeants en Médias (Autorité) ► Thought Leadership Data-Driven & IA ► Ex-Journaliste Éco

