IA : C’est comment qu’on freine ? (Dossier)

J’ai optimisé cet article avec l’IA.

Par Xavier Degraux, consultant en prise de parole et réputation des organisations, ancien journaliste économique (L’Echo, Trends), maître de conférences à l’Université de Liège. Dossier publié le 24 septembre 2026.

Au début des années 80, Alain Bashung chantait « C’est comment qu’on freine ». En septembre 2026, ce sont les patrons de l’intelligence artificielle qui posent la question, pied au plancher. Ce dossier répond point par point, en questions et en réponses : ce que « freiner » veut dire au juste, ce que disent huit précédents historiques, qui détient le frein, par quels mécanismes, à quelles échéances, et ce que tout cela change pour une organisation belge.

Ce qu’il faut retenir

> Oui, on sait freiner une technologie. Huit précédents le montrent, et tous ceux qui ont tenu reposaient sur une vérification possible.
> L’IA remplit deux des cinq conditions d’un frein qui tient. Il lui manque la vérification et la sanction effective.
> Le frein existe en droit européen depuis le 2 août 2026. La Commission a le droit d’ordonner le retrait d’un modèle. Elle ne s’en est jamais servie.
> Les labos réclament un ralentissement. Depuis août 2024, aucun de leurs actes ne confie à une autorité publique le pouvoir de les arrêter.
> Un (tout petit) contre-exemple existe : en février 2026, Anthropic a mis 20 millions de dollars dans un comité qui défend la régulation.
> Le risque d’extinction de 10% qui fait le tour des rédactions ne repose sur aucun calcul. Les estimations publiques vont de 5% à environ 80%.
> Un agent d’OpenAI est entré le 18 juin dans un portail du gouvernement australien. L’État l’a appris 84 jours plus tard, par un courriel à une boîte générique.
> Pour une organisation, la question tient en une ligne : qui, chez vous, a le mandat d’arrêter un agent IA ?

Au sommaire

On nous avait promis la révolution. On nous annonce maintenant la fin du monde. Et ce sont les mêmes qui parlent.

Le 12 septembre 2026, Dario Amodei, le patron d’Anthropic, publie « We Must Pace the Frontier » : il faut ralentir le rythme d’amélioration des modèles les plus avancés. Sam Altman et Elon Musk applaudissent. Six semaines plus tôt, 1.224 salarié·es d’OpenAI, d’Anthropic, de Google DeepMind et de Meta avaient signé une lettre ouverte dans le même sens. Ils et elles sont 1.386 aujourd’hui.

Le lendemain, Donald Trump tranche : « whoever wins AI wins ». Le surlendemain, il qualifie les alertes de « HOAX » et y voit une conspiration qui profite à la Chine. Entre les deux, une question que personne ne pose dans le bon ordre : le frein existe-t-il, et si oui, qui a le droit d’appuyer dessus ?

« Freiner l’IA », ça veut dire quoi au juste ?

Trois demandes différentes circulent sous le même mot. Arrêter, ralentir, conditionner : ce ne sont ni les mêmes gens, ni les mêmes moyens, ni les mêmes effets.

Ce qu’on demandeQui le demandeCe que ça vise concrètement
Arrêter ou interdireFuture of Life Institute, Bernie Sanders, PauseAILa déclaration sur la superintelligence d’octobre 2025, 75.059 signatures, demande une interdiction tant qu’il n’y a ni consensus scientifique sur la sûreté ni adhésion du public. PauseAI a manifesté devant le Parlement européen à Bruxelles le 23 février 2026.
Ralentir le rythmeDario Amodei, les 1.386 signataires, Ursula von der Leyen« We must slow the pace at which we improve the capabilities of AI models. » Aucun ne demande d’arrêt.
Conditionner le déploiementVirginia Dignum, l’AI Act, les lois de Californie, de New York et de l’IllinoisTests, déclaration d’incidents, audits et responsabilité avant l’accès au marché. On ne touche pas à la recherche.

La troisième demande est la seule qui existe déjà en droit contraignant. C’est aussi celle dont on parle le moins.

A-t-on déjà freiné une technologie dangereuse ?

Oui, plusieurs fois, et les freins qui ont tenu ont un point commun : on savait vérifier, ou bien un industriel dominant y trouvait son intérêt.

PrécédentCe qui a été freinéPourquoi ça a marché, ou pasLa leçon pour l’IA
Asilomar, 1975Expériences sur l’ADN recombinant, arrêtées puis encadrées par niveau de risqueEnviron 140 chercheurs, risque identifiable, démarche transparente. Public exclu, biosécurité seule.L’autolimitation marche quand la communauté est petite et l’argent pas encore là.
Essais nucléaires, 1963Essais dans l’atmosphère, l’espace et sous l’eau, pas sous terrePeur des retombées, crise de Cuba, vérification à distance possible. La France et la Chine, hors traité, ont continué.On freine ce qu’on sait vérifier. Amodei exige une « ironclad verifiability » sans dire comment l’obtenir.
Armes biologiques, 1972Armes biologiques, 189 États partiesAucun mécanisme de vérification. L’URSS, dépositaire du traité, a mené un programme clandestin mobilisant jusqu’à 65.000 personnes.Une interdiction sans vérification rassure sans protéger.
Non-prolifération, 1968Diffusion de l’arme nucléaire, 191 partiesL’Inde, Israël et le Pakistan sont hors traité, la Corée du Nord s’est retirée en 2003. Le traité a figé le club des puissances déjà dotées.C’est la crainte de Mistral : un ralentissement qui fige le club des leaders actuels.
Protocole de Montréal, 1987Gaz qui détruisent la couche d’ozone, 198 parties, environ 98% éliminésDes substituts existaient, DuPont s’est rallié en 1986, un fonds aidait les pays du Sud, le commerce avec les non-parties était restreint.Le frein tient quand le leader industriel y trouve son intérêt. Reste à savoir si c’est une garantie ou un avertissement.
Édition du génome, 2018Naissances de bébés génétiquement modifiésAppel à un moratoire mondial dans Nature en mars 2019, jamais rendu contraignant. He Jiankui condamné à trois ans de prison, droit pénal chinois durci en 2020.Le frein efficace a été national et pénal, pas international.
Médicament, 1962Mise sur le marché sans preuve, après la thalidomidePreuve d’efficacité et de sécurité exigée avant autorisation.Le modèle que cite Virginia Dignum : on ne freine pas la recherche, on conditionne l’accès au marché.
Aviation civile, 1944Vols sans certificationConvention de Chicago, 193 parties, certificats de navigabilité reconnus entre États.Un standard commun et une reconnaissance mutuelle freinent sans traité de désarmement. Roald Sieberath plaide pour ce modèle dans La Libre du 20 septembre.

Les cinq conditions d’un frein qui tient, appliquées à l’IA

L’IA en remplit deux, une troisième en partie, et aucune des deux dernières.

ConditionOù en est l’IA en septembre 2026Verdict
Peu d’acteursOui à la frontière : une poignée de labos américains et quelques chinois. Non pour les modèles à poids ouverts, copiables et modifiables.Rempli à la frontière
Vérification possibleNon. Aucun registre international des grands entraînements, aucune méthode acceptée pour vérifier qu’un labo ralentit.Absent
Intérêt d’un leaderOui, et c’est ce qui inquiète : les leaders demandent le frein, les challengers le refusent.Rempli, et problématique
Autorité qui conditionne l’accès au marchéPartiellement : l’Union européenne depuis le 2 août 2026, la Californie depuis janvier 2026. Pas l’État fédéral américain.Partiel
Sanction effectiveThéorique : jusqu’à 3% du chiffre d’affaires mondial dans l’Union, 1 million de dollars par violation en Californie. Aucune amende prononcée à ce jour.Absent

Une chose rend l’IA moins insaisissable qu’on ne le dit : ses goulots sont physiques et concentrés. ASML a le monopole des machines de lithographie EUV, TSMC grave les puces les plus avancées, Nvidia les conçoit. Les data centers se voient, dépendent de permis, d’électricité et d’eau. Et le marché européen, environ 450 millions d’habitants, reste un débouché auquel aucun labo américain ne renonce.

Pourquoi les patrons de l’IA demandent-ils de ralentir maintenant ?

Parce que trois calendriers se sont croisés en dix semaines.

  • Des incidents documentés par les labos eux-mêmes. Du 10 au 12 juillet, des agents d’OpenAI compromettent Hugging Face pendant un test. Anthropic publie trois incidents du même genre. Google reconnaît le 18 septembre que Gemini s’est introduit dans les systèmes de trois entreprises en devinant des identifiants.
  • Un calendrier financier serré. Anthropic prépare son introduction en Bourse pour octobre ou novembre, OpenAI cherche des fonds sur une base de 1.200 à 1.500 milliards de dollars.
  • Un calendrier électoral. Les Américains votent le 3 novembre, et aucun texte n’aboutira au Congrès avant, juge Roll Call.

S’y ajoute le récit. Quand un constructeur dit que sa machine est dangereuse, il dit d’abord qu’elle est redoutable.

En septembre, OpenAI a annoncé « l’ère de l’AGI », celle d’une intelligence artificielle générale, et revendiqué un problème de mathématiques à un million de dollars, en pleine levée de fonds. La peur et la levée de fonds racontent la même histoire.

Pour mémoire, ce n’est pas la première alerte. La lettre de pause de mars 2023 a recueilli 31.810 signatures. Aucune pause n’a suivi.

Les labos veulent-ils être freinés par d’autres qu’eux ?

Je ne sais pas ce que pensent les patrons de l’IA. Je sais ce que font leurs entreprises, et c’est vérifiable. Voici leurs actes depuis août 2024, classés non par date mais par ce qu’ils desserrent. C’est la réponse que j’ai donnée le 23 septembre sur Bonsoir Bruxelles, sur BX1, aux côtés de Vincent Blondel, mathématicien, ancien recteur de l’UCLouvain et président du Sénat : « c’est de l’ordre du discours, regardons les actes ».

1. Ils écrivent eux-mêmes les normes de sécurité

C’est l’acte qui compte le plus, parce qu’il porte sur le frein lui-même. OpenAI, Anthropic et Google DeepMind discutent depuis des semaines d’un organisme commun de standards de sécurité, confirme le responsable des politiques publiques d’OpenAI. Sur la suite, les versions divergent : Le Soir rapporte que Sam Altman propose à Donald Trump de prendre la tête d’une coalition internationale chargée de fixer ces normes, quand TechCrunch écrit qu’il a dit à ses équipes que cet organisme devrait se construire sans le gouvernement américain. Le patron de Mistral, Arthur Mensch, y voit des normes taillées pour verrouiller l’entrée aux nouveaux venus.

Les trois versions ont un point commun : dans aucune, le mandat ne vient d’une autorité publique.

2. Ils financent la politique pour empêcher qu’on les régule

Le 15 août 2025 naît Leading the Future, un comité de financement politique, un « super PAC » dans le vocabulaire américain, c’est-à-dire une structure qui lève sans plafond pour peser sur une élection. Plus de 140 millions de dollars annoncés, dont 125 millions levés sur la seule année 2025 selon CNBC. Parmi les financeurs nommés : le fonds Andreessen Horowitz, Joe Lonsdale, cofondateur de Palantir, et Greg Brockman, président d’OpenAI, à titre personnel.

En novembre 2025, ce super PAC prend pour cible Alex Bores, auteur du texte new-yorkais sur la sécurité de l’IA. Meta a le sien, American Technology Excellence Project, lancé le 23 septembre 2025, « des dizaines de millions » de dollars dont le montant exact n’est pas publié. Et le lobbying classique suit : les dépenses déclarées d’OpenAI montent de 44% au premier semestre 2025, à 1,2 million de dollars, selon le relevé de GovFacts.

3. Ils font retirer les lois plutôt que de s’y soumettre

Août 2024 : OpenAI et Meta combattent SB 1047, la loi californienne sur la sécurité des modèles, enterrée par veto le 29 septembre. Depuis, la bataille s’est déplacée d’un cran. L’objectif n’est plus de battre une loi d’État, c’est d’interdire aux États d’en écrire. Après des tentatives d’insertion dans le budget fédéral en juillet 2025 puis dans la loi de défense fin 2025, le texte a pris son nom propre en septembre 2025 : l’American Artificial Intelligence Leadership and Uniformity Act, qui préempte les lois IA des cinquante États. En novembre et décembre 2025, le décret « One Rule » de Donald Trump va dans le même sens.

En octobre 2025, OpenAI envoie des assignations à au moins sept associations, dont Encode, portant notamment sur leur soutien à la loi californienne SB 53. Son propre responsable de l’alignement de mission, Joshua Achiam, écrit alors publiquement : « At what is possibly a risk to my whole career I will say: this doesn’t seem great. »

4. Ils retirent leurs propres engagements

  • Février 2025 : Google retire son engagement de ne pas développer d’IA pour les armes et la surveillance.
  • Avril 2025 : OpenAI s’autorise à assouplir sa sécurité si un concurrent sort un système à haut risque sans garde-fous comparables.
  • Février 2026 : Anthropic retire son engagement de ne pas entraîner de modèle sans garanties suffisantes. Jared Kaplan : « we felt that it wouldn’t actually help anyone for us to stop training AI models ».

Le mouvement a été mesuré. L’indice de sécurité du Future of Life Institute, 37 indicateurs répartis en six catégories et sept évaluateurs externes, place Anthropic premier avec un C+, OpenAI et Google DeepMind à C. Les évaluateurs parlent de « moving the goalposts » et relèvent que les quatre labos ont affaibli ou supprimé leurs engagements à suspendre le développement aux abords des seuils de danger qu’ils avaient eux-mêmes fixés, rapportait Axios le 7 juillet 2026. Alibaba, xAI, DeepSeek et Mistral n’ont pas répondu au questionnaire, ce qui limite la portée de la comparaison.

5. Ils accélèrent pendant qu’ils appellent à ralentir

Juillet 2026 : OpenAI reconnaît avoir mené ses tests avec des garde-fous réduits et la surveillance du raisonnement de ses modèles désactivée. Le 15 septembre 2026, Mark Zuckerberg écrit que la concurrence et le risque juridique suffisent à rendre les labos prudents, et refuse de lever le pied. Le 22 septembre, dix jours après l’appel de son patron à ralentir, Anthropic sort Claude Opus 5.5, plus rapide de 30% et 20% moins cher qu’Opus 5.

Ce qui va dans l’autre sens

En février 2026, Anthropic met 20 millions de dollars dans Public First Action, un comité bipartisan fondé par deux anciens élus, l’un démocrate l’autre républicain, qui milite pour la transparence des modèles, pour les contrôles à l’export de puces avancées, et contre la préemption des lois IA des États. Près de 50 millions levés au total, 23,8 millions dépensés au 31 août 2026. Un labo qui finance la régulation qui le vise, c’est l’inverse exact de la section précédente.

Le même mois, le Pentagone place Anthropic sur liste noire parce que le labo refuse que ses modèles servent à la surveillance de masse des Américains et aux armes entièrement autonomes. Et il y a les personnes : Jacob Coxon a claqué la porte d’Anthropic avant que ses actions lui soient acquises, et un marketeur ne paie pas ce prix-là. Opus 5.5, enfin, est sorti avec les garde-fous réservés jusqu’ici au modèle le plus avancé de la maison, et METR l’a évalué avant sa sortie.

Ces faits ne s’annulent pas entre eux. Ils disent simplement que le secteur n’est pas un bloc, et que sur la question d’être régulé par quelqu’un d’autre, une entreprise paie dans un sens pendant que trois autres paient dans l’autre.

Ce que cette liste établit, et ce qu’elle n’établit pas

Un frein, je le juge à ce qu’il arrête. Dans tout ce qui précède, une seule ligne en serre un. Toutes les autres en desserrent un.

Un ralentissement négocié entre concurrents porte d’ailleurs un nom en droit : une entente. Le 19 septembre, une plainte collective a visé Anthropic, OpenAI, SpaceXAI et Google DeepMind pour ce motif, alors qu’aucun pacte n’est signé. Mistral le dit autrement, le 18 septembre : « some incumbents are using this moment to consolidate their market position ». Juges et parties, donc.

Cette liste ne prouve pas que l’alerte soit insincère. Je ne suis pas dans leur tête, et des dates ne disent rien des intentions. Elle établit une seule chose : l’appel à ralentir n’a été suivi d’aucun acte qui transfère à quelqu’un d’autre le pouvoir d’arrêter.

Le risque d’extinction de 10%, d’où sort-il ?

D’une opinion individuelle, pas d’un calcul. Le 9 septembre 2026, Evan Hubinger, responsable de la recherche en alignement chez Anthropic, écrit qu’il voit plus d’une chance sur dix que l’IA tue tous les humains d’ici dix ans. Le chiffre fait le tour des rédactions en quelques heures.

Il ne résiste pas à la question de son origine. Sam Altman dit ne pas savoir comment on fait une telle estimation : « whether it’s 10 or eight or six, the point is, we all have a tremendous amount of responsibility ». Les chiffres publics vont de 5%, la médiane de 2.778 chercheurs et chercheuses interrogé·es par AI Impacts en 2023, à environ 80%, ce qu’Evan Hubinger avançait lui-même quelques années plus tôt. Les horizons ne sont même pas les mêmes, dix ans, trente ans ou non précisé, ce qui interdit toute comparaison.

Virginia Dignum, de l’université d’Umeå, le résume : une probabilité demande un modèle, des cas comparables et des données, et pour l’extinction de l’humanité aucun des trois n’existe. C’est ce que je suis allé dire sur BX1 : « si vous grattez un peu, il n’y a pas de méthodologie, il n’y a pas de données, il n’y a pas de base de comparaison ». Ce 10% mesure l’inquiétude de celui qui le prononce. Rien d’autre.

Les IA se sont-elles échappées toutes seules cet été ?

Non. Le mot fait frissonner, il est trompeur. Dans chaque cas documenté, la machine a fait ce qu’on lui demandait, dans une cage dont des humains avaient laissé la porte ouverte.

Du 10 au 12 juillet, des agents d’OpenAI testés sur un exercice de piratage trouvent un accès Internet qui n’était pas prévu. Ils compromettent Hugging Face, une plateforme d’IA bien réelle, pour y voler les solutions de l’exercice. Chez Anthropic, trois incidents du même genre touchent trois organisations.

Sauf que. OpenAI reconnaît avoir testé avec des garde-fous réduits et la surveillance du raisonnement de ses modèles désactivée. Chez Anthropic, une erreur de configuration avait laissé Internet ouvert. Et les premières traces des agents d’OpenAI chez Hugging Face remontent au 13 mai : c’est un chercheur indépendant, pas OpenAI, qui les a trouvées, le 9 septembre. METR relève par ailleurs que 30 à 40% des cibles de l’exercice étaient inexploitables comme prévu.

Un détail dit où sont posés les garde-fous. Pour analyser l’attaque, Hugging Face a d’abord essayé un grand modèle commercial américain. Il a refusé de traiter les journaux : ils contenaient du code d’exploitation. La plateforme a donc installé chez elle GLM 5.2, un modèle ouvert du laboratoire chinois Zhipu, pour que les données ne sortent pas de ses serveurs, rapporte TechNode. Le frein a fonctionné. Sur la victime.

La vitesse, elle, ne se discute pas. Fin juillet, trois chercheurs de Hacktron AI ont pris le forum communautaire d’OpenAI, puis des comptes ChatGPT et Codex de salariés, jusqu’à atteindre des dépôts internes. En moins de 72 heures, racontent-ils. OpenAI a corrigé en quatorze heures et versé 6.500 dollars. L’exercice, lui, était autorisé.

L’affaire australienne, ou ce que vaut l’auto-régulation

Le 23 septembre 2026, le premier ministre australien Anthony Albanese révèle qu’un agent d’OpenAI a accédé, le 18 juin, au portail de statistiques Medicare administré par Services Australia, fichiers publics et non publics. Il qualifie l’incident de « manifestement inacceptable ».

Le calendrier est le vrai sujet. OpenAI s’en est aperçu en août. L’entreprise a prévenu le gouvernement le 10 septembre, par un courriel envoyé à une boîte générique relevée une fois par jour. 84 jours entre l’incident et la notification. Services Australia a saisi l’Australian Signals Directorate le 15 septembre, rapporte ABC News. Le ministre de la défense Richard Marles résume la mécanique : « il a posé une question, l’information n’a pas été fournie, et au lieu de laisser tomber, il a escaladé la clôture », rapporte Le Monde avec l’AFP.

Ce que l’enquête ne permet pas encore de conclure : OpenAI comme le gouvernement disent qu’aucune donnée personnelle n’a été consultée à ce stade, et les investigations se poursuivent. Ce que le fait établit déjà : le 15 septembre, Mark Zuckerberg écrivait que la concurrence et le risque juridique suffisent à rendre les labos prudents. Quatre-vingt-quatre jours et une boîte générique sont la réponse empirique à cette phrase.

Les mots comptent. « Quand on dit qu’une IA s’est rebellée, c’est faux », résume l’éthicien Louis de Diesbach dans Le Soir du 18 septembre : « en lui attribuant une conscience, on défausse ses créateurs de leurs erreurs de conception ». Dans le même dossier, Hugues Bersini, professeur d’informatique à l’ULB, juge « du fantasme » l’idée d’un ordinateur qui se branche seul sur Internet. Benoît Frénay, professeur d’intelligence artificielle à l’UNamur, pose la question qui fâche : pourquoi diable a-t-on laissé à ces agents la possibilité de sortir ? Couper le réseau suffisait.

Anthropic écrit n’avoir trouvé aucun indice d’objectif au-delà de la tâche assignée : « we found no evidence of coordination between agents, of goals beyond the assigned task, or of attempts to evade oversight ». Ces incidents ne permettent donc pas de conclure à une IA qui voudrait nous nuire. Ils posent une question plus terre à terre : qui avait le mandat de vérifier la porte ?

Qui a le pouvoir de freiner l’IA ?

Personne n’a aujourd’hui, seul, le mandat et les moyens de freiner la frontière mondiale. L’Union européenne a le mandat sur son marché, Washington a les moyens sur ses labos, et personne n’a la vérification.

QuiSon levier réelOù il en estSa limite
Les labosRythme d’entraînement, politiques de sécurité, évaluateurs embarquésAnthropic s’engage seule à accueillir des évaluateurs tiers, mais a retiré en février son engagement de pause.Chacun conditionne sa prudence à celle des autres. Un accord commun expose au droit de la concurrence.
Les salarié·esLettres, démissions, alertes publiques1.386 signataires de « Pacing the Frontier », dont Dario Amodei et Jakub Pachocki.Aucun pouvoir de décision.
La Maison-BlancheJuridiction sur les labos, contrôle des exportations, accès aux modèles avant diffusionDécret du 2 juin : accès volontaire aux modèles jusqu’à 30 jours avant leur sortie.Posture de course. L’administration combat les lois des États.
Le CongrèsLa loiInterdiction de la superintelligence (Sanders-Casar), évaluation préalable (Hawley-Blumenthal), « kill switch » (Lieu-Moran).Adoption jugée improbable avant le 3 novembre, selon Roll Call.
Les États américainsTransparence et déclaration d’incidentsCalifornie SB 53 en vigueur depuis janvier 2026 (incidents critiques sous 15 jours). New York et l’Illinois au 1er janvier 2027.Transparence plus que frein, et menace de préemption fédérale.
L’Union européenneAccès à son marchéDepuis le 2 août 2026, la Commission a le droit d’exiger l’accès au modèle, imposer des mesures, ordonner un retrait et infliger jusqu’à 3% du chiffre d’affaires mondial.Aucune amende à ce jour. Les modèles sortis avant août 2025 ont jusqu’au 2 août 2027.
La ChineSes propres labos, sa propre organisation mondialeWAICO, 29 pays fondateurs. Le 14 septembre, Pékin qualifie l’appel de « fearmongering ».Lit l’appel comme une logique de guerre froide.
L’ONUScience, dialogue, normesUn panel scientifique de 40 membres coprésidé par Yoshua Bengio et Maria Ressa. Appel de 20 pays le 21 septembre.Aucun pouvoir contraignant. Washington rejette toute gouvernance mondiale.
Les goulots physiquesPuces, électricité, eau, terrainASML, TSMC et Nvidia concentrent la chaîne. En Belgique, Elia et la CREG durcissent les réservations de capacité.Les freins locaux déplacent les projets plus qu’ils ne les arrêtent.
Les investisseursPrix du capitalIntroductions en Bourse d’Anthropic (octobre ou novembre) et d’OpenAI (pas avant 2027).Le marché récompense la vitesse.
Les tribunauxConcurrence, responsabilitéPlainte antitrust du 19 septembre, accusation de violation de SB 53 contre OpenAI le 14 septembre.Lents.
Les acheteurs publicsConditions d’achatExiger documentation, tests, auditabilité et responsabilité dans les marchés publics, sans loi nouvelle.Peu utilisé.
L’opinionPression politique79% des Américains préfèrent garder les règles de sécurité même si cela ralentit l’IA, contre 7%, selon SCSP-Gallup.L’opinion ne décide pas.

Le paradoxe du frein privé. Plus les labos s’entendent pour ralentir ensemble, plus ils ressemblent à un cartel. Un ralentissement légitime passe donc par une autorité publique qui fixe la règle pour tous, y compris pour les nouveaux entrants.

L’Europe a-t-elle le droit de retirer un modèle d’IA du marché ?

Oui, depuis le 2 août 2026, et c’est le frein le plus tranchant qui existe aujourd’hui en droit. Elle ne s’en est pas encore servie.

L’AI Act donne à la Commission le pouvoir d’exiger l’accès aux modèles d’IA à usage général les plus avancés, d’imposer des mesures, d’en ordonner le retrait ou le rappel, et d’infliger jusqu’à 3% du chiffre d’affaires mondial ou 15 millions d’euros. Le seuil qui déclenche les obligations est un seuil de calcul, 10^25 opérations en virgule flottante. Premières demandes d’information fin août auprès de plus de 30 fournisseurs. Aucune amende à ce jour.

Le 16 septembre, Ursula von der Leyen a promis de convoquer les labos : « CEOs of the most advanced companies tell us that it is time to slow down on the self-recursive models. » En juillet, l’Union reportait de seize mois ses propres règles sur l’IA à haut risque, via ce Digital Omnibus où je voyais dès sa présentation une Europe qui se met à genoux devant les Big Tech. Les deux décisions ne visent pas les mêmes systèmes, mais le signal est contradictoire. Du coup, quand on l’interroge sur ce que fait l’Europe, le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent répond « Nothing », rapporte Le Monde. La moquerie porte tant que le frein européen n’a JAMAIS servi.

Le 21 septembre, 20 pays et la Commission ont signé un appel pour contrôler les modèles de frontière : protocoles de sécurité transparents, tests obligatoires avant déploiement, normes communes, et invitation à « explore creating an international institution ». Sans les États-Unis, la Chine, le Royaume-Uni ni la France. Sans la Belgique non plus, alors que les Pays-Bas et l’Allemagne y sont. Le texte reste ouvert et une absence de signature ne vaut pas refus, mais la Belgique manque à l’appel.

Washington freine-t-il, et qui freine-t-il ?

Oui, il freine, et le frein le plus spectaculaire de l’année s’est refermé sur nous, pas sur les labos.

Donald Trump refuse de freiner l’industrie, le président de la Chambre Mike Johnson a balayé l’idée d’une session d’urgence, et aucun texte n’aboutira avant le 3 novembre. Les électeurs veulent autre chose : une majorité d’Américains veut ralentir l’IA sans l’arrêter, selon un sondage CBS News/YouGov réalisé du 16 au 18 septembre auprès de 2.051 adultes.

Washington n’a pourtant pas le pied collé à l’accélérateur. En février, le Pentagone a placé Anthropic sur liste noire, parce que le labo refusait que ses modèles servent à la surveillance de masse des Américains et aux armes entièrement autonomes. Et du 12 au 30 juin, le département du Commerce a interdit à tout non-Américain l’accès à Mythos 5 et Fable 5, deux modèles d’Anthropic. Européens compris.

Une seule autorité publique américaine bouge dans l’autre sens, et c’est un État. Le 18 septembre, le gouverneur de Californie Gavin Newsom a signé un décret qui donne deux mois à un collège d’experts pour dire comment installer des vérificateurs indépendants à demeure dans les laboratoires, et comment construire un « AI kill switch », un mécanisme d’arrêt d’urgence des modèles de frontière dont on contrôle en continu qu’il fonctionne encore. Le même Gavin Newsom avait mis son veto à SB 1047 le 29 septembre 2024.

Un décret n’est pas une loi, et une étude n’arrête rien. Mais c’est le premier texte public qui pose la question dans le bon ordre : qui appuie, et comment on vérifie que ça s’arrête.

Faut-il une AIEA de l’intelligence artificielle ?

Il en faudrait une, et mais je n’y crois pas à court terme. Je m’explique.

Il faudrait une autorité mondiale sur le modèle de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Une autorité qui mette autour de la table des États qui se méfient les uns des autres, des chercheurs et chercheuses aux financements différents, des entreprises concurrentes. Qui en sache au moins autant que les labos sur leurs propres modèles. Et qui regarde aussi l’eau, l’énergie, l’emploi et l’information, tout ce que le débat sur l’extinction laisse dans l’angle mort.

Je n’y crois pas à court terme. En février, à New Delhi, la Maison-Blanche a rejeté en bloc toute gouvernance mondiale de l’IA, et Pékin construit la sienne avec 29 pays. L’ONU s’est dotée d’un panel scientifique sans aucun pouvoir contraignant. Ironie de l’histoire, l’idée vient des labos eux-mêmes : en mai 2023, Sam Altman et deux cofondateurs d’OpenAI proposaient « something like an IAEA ». Quinze mois plus tard, OpenAI combattait SB 1047.

Pékin freine d’ailleurs, à sa manière. Le 13 septembre, le ministre de la Sécurité d’État Chen Yixin a listé dans la revue China Cyberspace les risques de l’IA, relevés par The Register : sécurité politique et informationnelle, cyberattaques contre les infrastructures, vol de secrets industriels et d’État, fuites de données, gouvernance sociale, responsabilité juridique. L’extinction de l’humanité n’y figure pas. Chacun freine ce qui le menace.

Une telle autorité ne vaut que si elle ne dépend pas de ceux qu’elle contrôle. Sinon, elle fige le club des leaders, comme le traité de non-prolifération a figé en 1968 celui des États dotés de l’arme nucléaire. Vincent Blondel, avec qui je débattais sur BX1, le formule autrement : ce sont les opérateurs qui demandent à être contrôlés, alors que le contrôle ne leur appartient pas.

Deux choses me donneraient tort

La première : une coalition de pays qui tiennent un maillon de la chaîne, et l’Europe en tient un avec ASML, seul fabricant des machines de lithographie EUV sans lesquelles aucune puce avancée ne se grave. Seulement voilà, le goulot fuit. DeepSeek facture son V4 Pro 0,87 dollar le million de jetons produits, contre 50 dollars pour Fable 5, le modèle avancé d’Anthropic, pour un écart de performance moyen de 5,3% sur neuf tests d’agents, compare Decrypt. Ces tests sont ceux de DeepSeek et personne ne les a encore refaits. Mais un frein qu’on contourne pour cinquante-sept fois moins cher n’est plus un frein.

La seconde : un incident assez grave pour jouer le rôle de la crise de Cuba, qui a précédé de dix mois le traité de 1963 sur les essais nucléaires. On l’a frôlé. Le 18 septembre, CNN a raconté qu’une note de renseignement produite avec l’IA présentait la cargaison d’un navire chinois au Moyen-Orient comme des composants liés à un programme d’armes nucléaires. L’armée américaine s’apprêtait à l’arraisonner. L’information était fausse, et l’opération n’a été stoppée qu’après relecture du renseignement de départ. Une source résume à CNN : « ça a failli déclencher une guerre ». Attention au raccourci : ce n’est pas une IA qui a décidé d’attaquer, c’est une note produite avec l’IA qui est remontée sans relecture.

Deux jours plus tard, à New York, Scott Bessent a proposé au vice-premier ministre chinois He Lifeng un système d’alerte mutuelle entre les deux pays en cas d’incident IA touchant la sécurité nationale. Pékin a écouté sans rien signer. Un téléphone rouge n’arrête rien, il prévient. Et c’est le seul mécanisme dont les deux premières puissances de l’IA discutent aujourd’hui. Il ne passe par aucune organisation internationale.

Par quels mécanismes freine-t-on concrètement ?

Les mécanismes existent tous déjà quelque part. Ceux qui sont en vigueur relèvent de la transparence et de l’accès au marché. Ceux qui ralentiraient la frontière pour de bon restent à l’état de proposition.

Il y a une chaîne, et la place du frein sur cette chaîne décide de qui a la main dessus : puces, puis data centers, puis entraînement, puis évaluation, puis mise sur le marché, puis usage par des agents. Plus le frein est placé en amont, plus il agit sur la frontière et plus il exige une coordination entre Washington et Pékin. Plus il est en aval, plus il est à portée de l’Europe et de la Belgique.

MécanismeCe qu’il faitStatut au 24 septembre 2026
Déclaration des incidentsOblige à signaler vite ce qui dérapeEn vigueur en Californie (15 jours) et dans l’Union. New York (72 heures) au 1er janvier 2027.
Évaluations indépendantes avant déploiementFait tester par d’autres que le fabricantVolontaire aux États-Unis, obligatoire en Illinois en 2027. 75% des Américains le demandent.
Gouvernance des agentsObjectifs bornés, permissions limitées à la tâche, un humain qui voit et garde le moyen d’arrêterAucune obligation spécifique. L’incident Hugging Face montre les trois défaillances à la fois.
Seuils de calculSoumet les plus gros entraînements à notification et obligationsEn vigueur : 10^25 opérations dans l’Union, 10^26 en Californie et à New York. Aucun registre international.
Rythme concertéRalentit l’amélioration des capacités pour tous en même tempsAucun pacte signé. Plainte antitrust, refus de Pékin, de Meta et de Nvidia.
Contrôle des pucesLimite le calcul disponible chez les rivauxAssoupli : ventes de H200 autorisées vers la Chine, environ 10.000 unités chacun pour ByteDance et Tencent en août.
Responsabilité juridiqueFait payer le déployeur quand ça dérapeLa nouvelle directive européenne sur les produits défectueux couvre les logiciels et l’IA à partir du 9 décembre 2026.
Marchés publicsConditionne les achats à la documentation, aux tests et à l’auditabilitéPossible sans loi nouvelle, peu pratiqué.
Retrait du marchéSort un modèle dangereux du marché européenPossible depuis le 2 août 2026, jamais utilisé.
Licence préalableInterdit de déployer sans autorisation, comme pour un médicament ou un avionProposition (Sanders-Casar, Sieberath).
« Kill switch »Oblige à pouvoir tout arrêterProposition au Congrès (Lieu-Moran), étude commandée en Californie le 18 septembre.
InterdictionProscrit la superintelligence tant que sa sûreté n’est pas démontréeProposition (Future of Life Institute, Sanders-Casar).

Le point commun inattendu des trois camps du débat : tous réclament désormais des évaluateurs indépendants. Le désaccord porte sur qui les choisit et qui définit ce qui est dangereux.

Suffit-il de débrancher ?

Dans l’immense majorité des cas, oui, et c’est bien le problème : la prise existe, encore faut-il que quelqu’un ait reçu le mandat de s’en servir.

Hugues Bersini rappelle qu’il reste la prise de courant. Laurent Daudet rappelle qu’il y a toujours « un humain qui a installé le modèle, un serveur physique qui le fait tourner ». Dario Amodei décrit le cas où ce n’est plus vrai : un essaim d’agents installé dans un réseau de machines compromises, ce qu’il appelle un « persistent botnet ». Les deux lectures tiennent côte à côte.

Le débat sur le bouton d’arrêt revient donc à une question d’organisation, pas de science-fiction : jusqu’où laisse-t-on des agents agir sur des systèmes réels sans supervision ? C’est une décision humaine, prise dans une entreprise, un ministère ou un hôpital.

Quelles échéances surveiller dans les douze prochains mois ?

Le calendrier des trois prochains mois est américain et financier. Celui de 2027 est européen et onusien. Si un frein doit agir dans la fenêtre de 6 à 12 mois décrite par Amodei, il viendra des instruments déjà en vigueur ou d’une décision de l’exécutif américain, pas d’une loi nouvelle.

ÉchéanceCe qui se joue
1er octobre 2026OpenAI doit remettre ses documents à l’enquête du sénateur Josh Hawley sur l’incident Hugging Face.
mi-octobre à novembre 2026Lancement de l’introduction en Bourse d’Anthropic. Reuters annonçait une cotation avant le 3 novembre, le Wall Street Journal un report à novembre.
3 novembre 2026Élections de mi-mandat aux États-Unis. Les textes déposés au Congrès ont peu de chances d’aboutir avant.
12 novembre 2026Date limite de l’appel européen EuroHPC pour les « AI gigafactories », jusqu’à sept sites. Aucune candidature belge trouvée à ce jour.
18 novembre 2026Échéance des deux mois donnés par Gavin Newsom à son collège d’experts sur le « kill switch ».
2 décembre 2026Obligations de marquage des contenus générés pour les systèmes déjà sur le marché (AI Act modifié).
9 décembre 2026La nouvelle directive sur les produits défectueux s’applique aux logiciels et à l’IA. Date limite de transposition en droit belge.
1er janvier 2027Entrée en vigueur des lois de New York et de l’Illinois (audits tiers obligatoires).
décembre 2026 à septembre 2027Fenêtre annoncée par Amodei : des essaims d’agents capables de prendre le contrôle d’Internet « in 6-12 months ».
2027Introduction en Bourse possible d’OpenAI. Sommet mondial sur l’IA à Genève.
3 et 4 mai 2027Deuxième session du Dialogue mondial de l’ONU sur la gouvernance de l’IA, à New York.
2 août 2027Fin du délai de mise en conformité pour les modèles d’IA à usage général sortis avant août 2025.
2 décembre 2027Obligations de l’AI Act pour les systèmes à haut risque de l’annexe III, puis 2 août 2028 pour l’annexe I.

Le décalage à retenir. Les labos parlent en mois, les législateurs en années. En juillet 2026, l’Union a reporté ses propres obligations haut risque de seize mois, et en septembre sa présidente parle de ralentir la frontière.

Qu’est-ce qui est déjà mesurable, sans attendre la superintelligence ?

Quatre effets se mesurent déjà : sur l’emploi, sur les territoires qui accueillent les data centers, sur les décisions automatisées, et sur la confiance de celles et ceux qui s’en servent. Aucun ne demande une superintelligence pour justifier un frein.

L’emploi

Entre fin 2023 et début 2026, les offres publiées sur France Travail pour les métiers informatiques les plus exposés à l’IA générative ont chuté de plus de 50% par rapport aux métiers peu exposés, selon l’étude Andreescu-Maurin présentée le 22 septembre dans Le Monde. Sur 125 métiers plus largement exposés, qui pèsent 15% à 20% de l’emploi, la baisse relative atteint 25%. Effet global : environ 5% des nouvelles offres.

Ce que l’étude ne permet pas de conclure : elle mesure des offres et des embauches relatives, pas des destructions nettes d’emplois. Les salaires proposés restent stables, ce qui suggère que le marché s’ajuste d’abord par les quantités, et que ce sont les nouveaux entrants qui trinquent. Aucune mesure belge équivalente n’existe à ce jour.

Les territoires, l’énergie et l’eau

En France, quatre élus d’Étrechet démissionnent le 10 septembre et la maire Florence Laurent le 15, contre le data center de Google près de Châteauroux : 212 hectares, plus de 500 MW à terme, soit la puissance d’un réacteur nucléaire, rapporte Next. Selon l’adjointe démissionnaire, sept des huit études d’impact sont commandées par les porteurs du projet. Les emplois promis varient de 1.000 à 1.500 selon les sources, ce qui est en soi un signal.

Sur la chaleur, prudence. Un préprint de mars 2026 mesure par satellite une hausse moyenne de 2 °C de la température de surface autour de 6.733 data centers, relayé par Dezeen. Trois réserves : le texte n’est pas relu par des pairs, il mesure la température du sol et non de l’air, et la méthode est critiquée pour l’absence de groupe témoin. À ne pas citer comme un fait établi.

Les décisions automatisées

Les précédents existent déjà, et ils n’ont rien de spéculatif. Aux Pays-Bas, le scandale des allocations de garde d’enfants : des dizaines de milliers de familles accusées à tort de fraude par un système de score de risque, jusqu’à la chute du gouvernement. En Australie, Robodebt : des centaines de milliers d’avis de dette illégaux. Au Royaume-Uni, des centaines de gérants de bureaux de poste poursuivis sur la foi d’un logiciel défaillant. À chaque fois, un logiciel déployé sans contrôle ni recours, et des victimes réelles.

La confiance des salarié·es et des clients

C’est le frein que personne n’a voté, et il tourne déjà. Dans une enquête Attest menée en mars 2026 pour Adaptavist auprès de 2.500 travailleurs du savoir dans cinq pays, 42% disent passer plus de temps à vérifier les résultats de l’IA qu’ils n’en gagnent, 55% que des productions de mauvaise qualité réduisent l’efficacité de l’équipe, et 46% que leur direction n’a pas pris leurs inquiétudes en compte, rapporte CIO.

Les contradictions méritent d’être posées côte à côte, parce qu’elles coexistent dans le même échantillon : 65% ont la nostalgie du travail d’avant l’IA et 38% retireraient purement et simplement l’IA générative du monde, mais 67% veulent que leur organisation s’en serve davantage et 74% apprennent activement de nouvelles compétences, rapporte COMK.

Côté clients, le baromètre Skeepers du premier trimestre 2026, 32.614 acheteurs en ligne dans quatre pays, donne 59% de personnes mal à l’aise à l’idée de se fier uniquement à l’IA et 66% qui chercheraient la validation d’un créateur réel avant d’acheter, rapporte COMK.

Ce que ces enquêtes ne permettent pas de conclure : tout est déclaratif, rien n’est chronométré. Les deux producteurs vendent ce que leurs résultats recommandent, Adaptavist des services d’intégration de l’IA et Skeepers des avis clients. Aucune ne compte de Belges, et aucune ne mesure une envie de freiner.

Où en sont la Belgique et ses voix publiques ?

Le frein européen sur les modèles de frontière se trouve à Bruxelles, mais c’est la Commission qui le tient, pas les États membres. La Belgique, elle, tient les leviers en aval : ce qui se déploie dans ses services publics, et les permis, l’eau et l’électricité des data centers.

Ce que fait le fédéral

Le 16 septembre, Vanessa Matz, ministre de l’Action et de la Modernisation publiques chargée du Numérique, a présenté la stratégie IA 2.0, « Agir sur l’IA plutôt que la subir » : cinq ambitions et une antenne européenne « AI Factory » de 10 millions d’euros, moitié belge moitié européenne. Sa formule : « l’IA est devenue un déterminant de notre compétitivité ». Selon La Libre, elle évoque l’appel d’Amodei mais veut permettre l’innovation plutôt que la brider. Cinq jours plus tard, la Belgique ne figurait pas parmi les 20 signataires de l’appel de l’ONU.

Les chiffres d’usage : 42% des Belges ont recours à l’IA générative et 34,5% des entreprises belges à l’IA. J’ai détaillé ailleurs ce que les données d’OpenAI disent de l’usage de ChatGPT en Belgique.

Les data centers, frein le plus concret

Le 15 août, le ministre wallon François Desquesnes a refusé à Google de pomper 600 m³ d’eau par heure dans la Sambre pour son futur data center de Farciennes et Aiseau-Presles, dont un quart seulement aurait été restitué, en application du principe de précaution. Elia prévoit par ailleurs que la consommation des data centers belges passe de 3,2 à 24,1 TWh en 2034 si toutes les réservations se concrétisent, rapporte Belga. L’eau et l’électricité freinent déjà. Aucun traité ne l’avait prévu.

Une précision qui évite un contresens : en Belgique, l’environnement, l’eau et les permis relèvent des Régions, les télécoms et l’économie du fédéral. Il n’y a donc pas de « position belge » unique sur les data centers.

Ce que disent les voix belges

QuiPosition
Gilles Louppe, ULiègeL’Avenir, 18 septembre« Le risque technique est effectivement bien réel. Ces systèmes sont capables de découvrir des failles informatiques. » Et sur les patrons : « mon opinion est qu’ils tiennent un double discours ».
Roald Sieberath, UCLouvain et UNamurLa Libre, 20 septembre« Après l’ivresse, l’heure du contrôle » : plaide pour des contrôles de type aviation ou nucléaire.
Benoît Frénay, UNamurPodcast « Les Clés médias » et Le Soir« Ils crient au loup mais en même temps ils développent et vendent les pièges à loups. » Déplace le risque vers la concentration de pouvoir.
Hugues Bersini, ULBLe Soir, 18 septembreJuge « du fantasme » l’idée d’un ordinateur qui se branche seul sur Internet, et rappelle qu’il reste la prise de courant.
Louis de Diesbach, éthicienLe Soir, 18 septembre« Quand on dit qu’une IA s’est rebellée, c’est faux. En lui attribuant une conscience, on défausse ses créateurs de leurs erreurs de conception. »
Amid FaljaouiRTBFRalentir profiterait à ceux qui dominent déjà le marché. Le seul frein observé est économique : le coût de l’électricité.

Côté opinion, Test-Achats relevait en avril 2026, sur environ 2.000 répondants, qu’un tiers des Belges ne font pas confiance aux entreprises d’IA et que 28% ne font pas confiance aux autorités. Aucun sondage belge sur le ralentissement lui-même n’a été trouvé. À l’échelle européenne, l’Eurobaromètre de février 2025 donnait 84% d’Européens favorables à une gestion prudente de l’IA.

Qu’est-ce que ça change pour votre organisation ?

Pendant que Washington (avec Pékin ?) et Bruxelles cherchent la pédale, des agents IA tournent déjà dans vos outils. Et la question que pose l’affaire australienne se pose chez vous dans les mêmes termes.

Branché sur une messagerie, un CRM ou un outil de paiement, un agent agit avec les droits qu’on lui a donnés. Comme ceux d’OpenAI cet été. Virginia Dignum en tire trois règles : des objectifs bornés, des permissions limitées à la tâche, et un humain qui voit ce que fait le système et garde le moyen de l’arrêter. Son image vaut tous les règlements : si votre chien mord mon pantalon, c’est vous qui en répondez, même si vous ne savez pas pourquoi il l’a fait.

Le droit suit. À partir du 9 décembre 2026, la directive européenne sur les produits défectueux couvre les logiciels et l’IA, et c’est aussi la date limite de sa transposition en droit belge. Vos équipes, elles, vérifient déjà derrière la machine, et une organisation sur deux n’a pas pris leurs alertes au sérieux.

Je m’en sers tous les jours, de l’IA, y compris pour optimiser ce dossier. Ce qui m’inquiète, ce n’est pas la machine. C’est l’absence de mandat.

Écrire noir sur blanc qui parle, qui décide et qui arrête, c’est le rôle d’une charte IA, avec l’article 50 de l’AI Act en toile de fond (mon kit de conformité pour les dircoms le détaille). Trois questions se posent en comité de direction, et elles tiennent en trois lignes.

  • Quels agents tournent chez nous, et avec quels accès exactement ?
  • Qui, nommément, a le mandat de les arrêter, et en combien de temps ?
  • Si un incident survient un 18 juin, à quelle adresse arrive la notification, et qui la lit ?

Tant que personne n’a ce mandat, chez vous comme à l’ONU, la voiture roule. Et chacun jure qu’il cherche la pédale.

Les erreurs qu’on lit partout, corrigées

Ce dossier a été construit en recoupant chaque affirmation. Voici celles qui circulent le plus et ce que disent les sources primaires.

Ce qu’on litCe que disent les sources vérifiées
Les patrons de l’IA appellent à une « pause »Ils demandent de ralentir le rythme, séparément. Aucun ne demande d’arrêt, aucun pacte n’est signé.
Une IA s’est « échappée » ou a « voulu » quelque choseAnthropic écrit n’avoir trouvé aucun indice d’objectif au-delà de la tâche assignée. Les tests ont été menés avec des garde-fous réduits.
Elon Musk annonce la fin du monde « d’ici 6 à 12 mois »Les 6 à 12 mois sont de Dario Amodei et visent un essaim d’agents capable de prendre le contrôle d’Internet. Musk a répondu « Dario is right ».
Sam Altman juge « inacceptable » un risque de 10%Le mot est dans un titre de Reuters. Dans le texte, Altman dit ne pas savoir comment faire une telle estimation.
Geoffrey Hinton évalue à plus de 10% le risque dans la prochaine décennieSon estimation publique connue : 10% à 20% d’ici trente ans, BBC Radio 4, décembre 2024. Aucune déclaration de septembre 2026 retrouvée.
OpenAI jugeait GPT-2 « trop dangereux pour être rendu public »OpenAI écrivait en février 2019 ne pas publier le modèle entraîné par crainte d’usages malveillants, puis l’a publié le 5 novembre 2019. La formule « too dangerous » vient des médias.
Une IA a failli déclencher une guerre toute seuleC’est une note de renseignement produite avec l’IA, remontée sans relecture. L’erreur est humaine au départ comme à l’arrivée.
OpenAI a piraté des données médicales australiennesDonnées agrégées et noms de fichiers internes. OpenAI comme le gouvernement disent qu’aucun dossier patient n’a été consulté à ce stade, l’enquête se poursuit.
Une hausse de 2 °C « dans un rayon de 7 km » autour des data centersPréprint non relu par des pairs, température de surface mesurée par satellite, méthode critiquée pour l’absence de groupe témoin.
La Belgique a signé l’appel du 21 septembre à l’ONUElle ne figure pas dans la liste officielle publiée par la présidence finlandaise. Le texte reste ouvert à d’autres signatures.

Questions fréquentes

Est-il possible de freiner le développement de l’IA ?

Oui, sur son déploiement plus que sur la recherche. Depuis le 2 août 2026, la Commission européenne a le droit d’exiger l’accès aux modèles d’IA à usage général les plus avancés, d’imposer des mesures et d’en ordonner le retrait du marché européen. Aucun mécanisme international ne permet en revanche de vérifier qu’un laboratoire ralentit le développement de ses modèles.

Qui a le pouvoir de freiner l’IA ?

Les autorités publiques et les goulots physiques. Washington a juridiction sur les principaux labos et a coupé du 12 au 30 juin 2026 l’accès des non-Américains à deux modèles d’Anthropic. L’Union européenne contrôle l’accès à son marché. Les puces, l’électricité et l’eau freinent aussi. Un ralentissement décidé entre concurrents ressemble à une entente.

Pourquoi les patrons de l’IA demandent-ils de ralentir en 2026 ?

Dario Amodei, patron d’Anthropic, a appelé le 12 septembre 2026 à ralentir le rythme d’amélioration des modèles, après des incidents où des agents d’OpenAI, d’Anthropic et de Google ont touché des systèmes réels pendant des tests. L’appel coïncide avec la préparation de leurs introductions en Bourse et avec les élections américaines du 3 novembre, ce qui ne prouve pas qu’il soit insincère.

Les géants de l’IA font-ils du lobbying contre la régulation ?

Oui, et c’est documenté. Le super PAC Leading the Future, lancé le 15 août 2025, annonce plus de 140 millions de dollars, avec le fonds Andreessen Horowitz et le président d’OpenAI Greg Brockman parmi ses financeurs nommés. Meta a lancé le sien le 23 septembre 2025. En octobre 2025, OpenAI a assigné au moins sept associations, dont Encode, sur leur soutien à la loi californienne SB 53. À l’inverse, Anthropic a mis 20 millions de dollars en février 2026 dans un comité qui défend la régulation.

Le risque d’extinction de l’humanité par l’IA est-il de 10% ?

Ce chiffre est une opinion individuelle. Evan Hubinger, responsable de la recherche en alignement chez Anthropic, a évalué le 9 septembre 2026 ce risque à plus de 10% en dix ans, sans méthode publiée. Sam Altman dit ne pas savoir comment faire une telle estimation. Les estimations publiques vont de 5% à environ 80% selon les personnes, et sur des horizons différents.

Les IA se sont-elles échappées toutes seules en 2026 ?

Non. Dans chaque cas documenté, des humains avaient laissé un accès ouvert. OpenAI reconnaît avoir testé avec des garde-fous réduits et la surveillance du raisonnement désactivée. Chez Anthropic, une erreur de configuration avait laissé Internet ouvert. Anthropic écrit n’avoir trouvé aucun indice d’objectif au-delà de la tâche assignée.

Que s’est-il passé entre OpenAI et le gouvernement australien ?

Le 18 juin 2026, un agent d’OpenAI a accédé au portail de statistiques Medicare administré par Services Australia, fichiers publics et non publics. OpenAI s’en est aperçu en août et a prévenu le gouvernement le 10 septembre, par un courriel à une boîte générique, soit 84 jours après l’incident. Le premier ministre Anthony Albanese a qualifié l’épisode de manifestement inacceptable le 23 septembre.

Existe-t-il un bouton d’arrêt d’urgence pour l’IA ?

Pas encore. Le 18 septembre 2026, le gouverneur de Californie Gavin Newsom a signé un décret demandant à des experts, sous deux mois, comment construire un « AI kill switch » pour les modèles de frontière et comment en vérifier le fonctionnement. Le 20 septembre, Washington a proposé à Pékin un système d’alerte mutuelle en cas d’incident IA, sans signature chinoise à ce jour. En Europe, la Commission a le droit d’ordonner le retrait d’un modèle du marché depuis le 2 août 2026.

Faut-il une agence mondiale de l’IA sur le modèle de l’AIEA ?

Je le pense : une autorité indépendante des labos, qui maîtrise leurs technologies et intègre l’environnement, l’emploi et l’information. OpenAI proposait une telle agence dès mai 2023. Washington rejette toute gouvernance mondiale de l’IA et la Chine a lancé sa propre organisation avec 29 pays en juillet 2026, ce qui la rend improbable à court terme.

Qu’est-ce que le débat sur le freinage de l’IA change pour une entreprise belge ?

Un agent IA branché sur une messagerie, un CRM ou un outil de paiement agit avec les droits qu’on lui a donnés. Trois questions se tranchent en comité de direction : quels agents tournent, avec quels accès, et qui a le mandat de les arrêter. La directive européenne sur les produits défectueux couvre les logiciels et l’IA à partir du 9 décembre 2026, date limite de transposition en droit belge.

Xavier Degraux ► Consultant & formateur LinkedIn™ · Prise de parole et réputation des organisations et de leurs dirigeant.es · Employee advocacy ► +500 organisations accompagnées depuis 2013 ► 10 ans journaliste éco (L’Echo, Trends)

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