The Social Reckoning : cinq ans après les Facebook Files, six semaines après Oakland, dix-huit jours après l’EU KIDS Act

Par Xavier Degraux, consultant et formateur en digital, ancien journaliste économique, maître de conférences à l’Université de Liège. Publié le 5 octobre 2026.

Ce qu’il faut retenir

  • Le film raconte l’automne 2021. Mais pour moi, l’essentiel du dossier s’est joué entre le 26 août et le 25 septembre 2026.
  • Les Facebook Files ont été publiés à partir du 13 septembre 2021, dans le Wall Street Journal, de la plume de Jeff Horwitz (aujourd’hui chez Reuters), prix Pulitzer 2026, précisément pour sa couverture de Meta.
  • Frances Haugen n’était pas une jeune ingénieure mais une cheffe de produit de 37 ans, diplômée de Harvard, passée par Google, Yelp et Pinterest.
  • Entre 2021 et 2025, ces révélations n’ont produit aucune loi fédérale américaine ni aucune sanction européenne contre Meta.
  • Ce qui a débloqué la situation en 2026 n’est pas la pression publique, c’est une procédure judiciaire américaine et son obligation de produire les documents internes.
  • Le seul État qui a refusé de transiger, le Nouveau-Mexique, a obtenu le 25 septembre 2026 un verdict de jury retenant 43,9 millions de violations contre Meta dans l’affaire Cambridge Analytica.
  • Le procès d’Oakland a prouvé par pièces ce que Frances Haugen ne pouvait que décrire, notamment qu’un garde-fou lancé en 2021 n’a été activé que par 1,8% des adolescents.
  • La proposition européenne de « Kids Act » du 17 septembre 2026 vise le moteur de recommandation de Meta, là où les accords américains portent sur les horaires d’usage et certaines fonctionnalités, dont les compteurs de likes.
  • L’addiction aux réseaux sociaux n’est reconnue ni par la psychiatrie américaine ni par l’Organisation mondiale de la santé. Le terme exact est « usage problématique ».
  • Pour une organisation, l’effet le plus concret ne viendra pas des limites d’âge mais du fil non personnalisé.
The Social Reckoning, écrit et réalisé par Aaron Sorkin, en salles en Belgique et en France le 7 octobre 2026.

Sommaire

  1. The Social Reckoning est-il fidèle à ce qui s’est réellement passé ?
  2. Que sont les Facebook Files, et que contenaient-ils ?
  3. Qui est Frances Haugen ?
  4. Le lien entre Facebook et l’assaut du Capitole tient-il ?
  5. Ces révélations ont-elles changé quelque chose entre 2021 et 2025 ?
  6. Pourquoi tout s’est-il débloqué en 2026 ?
  7. Qu’a-t-on appris au procès d’Oakland que Frances Haugen ne pouvait pas prouver ?
  8. Où en est la régulation, en Europe et ailleurs ?
  9. Les réseaux sociaux nuisent-ils vraiment aux adolescents ?
  10. Qu’est-ce que tout cela change pour une organisation qui communique sur ces plateformes ?

The Social Reckoning est-il fidèle à ce qui s’est réellement passé ?

Sur les faits vérifiables, oui, et probablement plus qu’on ne l’imagine pour un film de studio. Sur le récit et les personnages, non, c’est du cinéma. La nuance mérite d’être posée avant tout le reste, parce que ce film va servir de porte d’entrée dans ce dossier à des millions de personnes.

Un détail de fabrication en dit long. Aaron Sorkin a raconté au New York Times que Sony Pictures avait reçu des lettres de Meta, et qu’il ne pensait pas que ces lettres souhaitaient bonne chance à la production. Le studio a engagé un cabinet d’avocats extérieur pour un contrôle juridique complet, afin de s’assurer que chaque élément présenté comme un fait en soit un.

En revanche, trois inexactitudes circulent déjà, et elles ne viennent pas du film mais de son synopsis de distribution, recopié tel quel par de nombreux médias francophones :

  • Le nom du journaliste. Ce n’est pas Horowitz, c’est Jeff Horwitz, sans « o » après le « r ». C’est le nom qui figure sur ses articles, sur son livre et sur son prix Pulitzer 2026.
  • La date des Facebook Files. Ce n’est pas octobre 2021, c’est le 13 septembre 2021. Octobre, c’est le mois où Frances Haugen est sortie de l’anonymat, ce qui est autre chose. Pendant trois semaines, ces révélations ont existé sans visage et n’ont produit presque aucun effet politique. Elles n’en ont produit qu’à partir du moment où quelqu’un a accepté d’y mettre le sien. C’est d’ailleurs le sujet du film.
  • Le métier de Frances Haugen. Le synopsis parle d’une « jeune ingénieure de Facebook ». J’y reviens plus bas, mais les termes sont inexacts.

Reste la thèse du film, le lien entre Facebook et l’assaut du Capitole, qui est un choix d’auteur et non un fait établi. J’y viens à la quatrième question.

Que sont les Facebook Files, et que contenaient-ils ?

Les Facebook Files sont une série d’articles d’investigation publiés par le Wall Street Journal (WSJ) à partir du 13 septembre 2021, fondés sur des documents internes de Facebook. Ils sont signés par le journaliste Jeff Horwitz. Ils reposent sur des dizaines de milliers de documents internes emportés par Frances Haugen quand elle a quitté l’entreprise en mai 2021, et transmis par elle à la Securities and Exchange Commission (SEC, le gendarme boursier américain), au Congrès et au WSJ.

Ce que ces documents établissaient, en cinq points :

  • Instagram et les adolescentes. La recherche interne de l’entreprise concluait que l’application aggravait les problèmes d’image corporelle chez une part significative des adolescentes qui en souffraient déjà. C’est la pièce la plus citée du dossier, et celle qui fonde la plupart des procédures ultérieures.
  • Les règles ne s’appliquaient pas à tout le monde. Un programme interne exemptait des millions d’utilisateurs de haut profil des règles de modération ordinaires.
  • Le basculement algorithmique de 2018. En réorientant son classement vers les « interactions sociales significatives », Facebook a mécaniquement favorisé les contenus qui suscitent des réactions fortes. Des équipes internes l’ont documenté et ont proposé des correctifs. Ils ont été retardés, dilués ou écartés.
  • Le déséquilibre mondial. Selon les chiffres tirés de ces documents et repris par la presse spécialisée, environ 87% des dépenses de lutte contre la désinformation allaient au contenu en langue anglaise, alors que les anglophones représentaient à peu près 9% des utilisateurs.
  • Ce que l’entreprise voyait sans le traiter. Trafic d’êtres humains, cartels, régimes autoritaires, contenus signalés en interne sans réponse à la hauteur.

La chronologie, pour situer :

  • Premier article le 13 septembre.
  • Suspension du développement d’Instagram Kids le 27 septembre.
  • Audition au Sénat d’Antigone Davis, responsable mondiale de la sécurité chez Facebook, le 30 septembre.
  • Sortie de l’anonymat de Frances Haugen le 3 octobre.
  • Panne mondiale du réseau le 4 octobre.
  • Audition au Sénat le 5 octobre.
  • Publication des Facebook Papers par un consortium de médias à partir du 22 octobre.
  • Changement de nom de Facebook en Meta le 28 octobre.

Qui est Frances Haugen ?

Pas ce que dit le synopsis. Elle n’était pas ingénieure mais cheffe de produit, au sein de l’équipe Civic Integrity. Elle n’était pas si jeune : elle avait 37 ans au moment des faits. Et elle n’était pas une débutante.

Diplômée en informatique, elle a obtenu un MBA à Harvard, financé par Google, où elle a travaillé. Elle est ensuite passée par Yelp et Pinterest, et a cofondé l’application de rencontre Hinge. Elle a rejoint Facebook en 2019. Son équipe, Civic Integrity, a été dissoute après l’élection américaine de 2020.

Pourquoi cette correction n’est pas cosmétique. L’histoire de la jeune employée idéaliste qui découvre l’horreur se raconte mieux. La réalité est celle d’une professionnelle expérimentée qui savait quels documents prendre, qui a saisi la Securities and Exchange Commission avant la presse, et qui s’est fait accompagner juridiquement. Ce n’est donc pas un coup de tête, c’est une opération préparée, ce qui la rend efficace.

Sa phrase centrale, prononcée sur CBS le 3 octobre 2021, résume tout le dossier : « Facebook a compris que rendre l’algorithme plus sûr ferait passer moins de temps aux gens sur le site, donc cliquer sur moins de publicités, donc rapporter moins d’argent. »

Où elle en est aujourd’hui. Elle a fondé l’organisation Beyond the Screen, consacrée à la transparence des plateformes, et publié en 2023 un livre de mémoires, The Power of One.

Un détail qui compte pour la suite. C’est lors de son audition du 5 octobre 2021 que le sénateur Richard Blumenthal a employé l’expression de « moment Big Tobacco », que Frances Haugen a reprise dans son témoignage. L’analogie avec l’industrie du tabac, qu’on entend partout depuis cinq ans, vient de là.

Le lien entre Facebook et l’assaut du Capitole tient-il ?

C’est la thèse que le film assume, et c’est le point où il faut être précis, parce qu’établir une causalité et documenter une défaillance sont deux choses différentes.

Ce que les documents établissent. Facebook a dissous son équipe Civic Integrity après l’élection de novembre 2020. Des mesures de sécurité activées pour le scrutin ont été levées. Jeff Horwitz a documenté par la suite comment l’organisation de l’émeute s’est déployée sur la plateforme et comment l’entreprise ne l’a pas vue venir. C’est lourd, et c’est vérifié.

Une séquence du film. Ce qui suit porte sur ce que les documents internes permettent d’affirmer, et sur ce qu’ils ne permettent pas.

Ce que les documents n’établissent pas. Que l’algorithme de Facebook soit la cause de l’assaut du Capitole. Aucune recherche ne permet d’isoler la part d’une plateforme dans un événement politique de cette nature. Un film a le droit de faire converger son récit vers une scène. Mais entre causalité et corrélation…

La formulation que je retiens : l’entreprise savait, disposait d’outils, et a choisi de ne pas les maintenir. C’est un manquement documenté. En faire une cause unique affaiblit l’argument plutôt qu’il ne le renforce, parce que c’est exactement là que la défense des plateformes attend ses contradicteurs.

Ces révélations ont-elles changé quelque chose entre 2021 et 2025 ?

Presque rien.

Pas de loi fédérale américaine. Pas de sanction européenne contre Meta. Rien sur l’algorithme, rien sur le défilement infini, rien sur les compteurs de mentions « j’aime ». Certes, Instagram Kids a été suspendu, mais pas abandonné. L’entreprise, dont l’image était déjà très abimée par l’affaire Cambridge Analytica, a changé de nom trois semaines après la sortie médiatique de Frances Haugen.

Ce qui a bougé, en revanche, s’est joué dans les prétoires. Les plaintes déposées par une coalition d’États américains en octobre 2023 s’appuient directement sur les documents des Facebook Files. Sans ces documents, ces procédures n’existaient pas.

Autrement dit, Frances Haugen n’a pas déclenché la régulation, elle a fourni la matière première. Il a fallu cinq ans pour que cette matière produise des effets, et ils ne sont pas venus du Congrès.

Un indicateur suffit à mesurer que le dossier n’est pas clos. Cinq ans après, le journaliste qui a écrit les Facebook Files a reçu le prix Pulitzer 2026 pour sa couverture de Meta, a changé de rédaction, et enquête toujours sur la même entreprise.

Pourquoi tout s’est-il débloqué en 2026 ?

À cause d’un mécanisme de procédure que peu ont mentionné, et qui explique pourtant l’essentiel : la discovery.

Cette procédure judiciaire américaine oblige l’entreprise poursuivie à produire ses documents internes, ses présentations, ses messages. C’est de là que sortent les pièces qui ont fait céder Meta cet été. Ce n’est pas la menace de l’amende qui a produit l’accord du 26 août, c’est la perspective de six semaines de documents internes projetés devant un jury, suivies du témoignage du dirigeant.

Le schéma s’est d’ailleurs répété quatre fois. Meta a transigé huit jours après l’ouverture de son procès à Oakland, au lendemain de l’audition du patron d’Instagram. TikTok a transigé trois jours avant l’ouverture de son procès en Alabama, après avoir déjà transigé en janvier à Los Angeles et en juin avec un district scolaire du Kentucky. Ces entreprises ne paient pas (uniquement) pour éviter une amende. Elles paient pour éviter la discovery.

Et c’est précisément ce qui manque à l’Europe. Le règlement sur les services numériques organise une procédure administrative contradictoire, dans laquelle l’entreprise répond à des griefs. Elle n’ouvre pas ses tiroirs. L’Union n’est pas lente parce qu’elle serait timide, elle est lente parce qu’elle n’a pas ce levier.

La démonstration par l’exception, et elle date du 25 septembre 2026. Un État a refusé de transiger : le Nouveau-Mexique. Son procureur général Raúl Torrez a mené Meta devant un jury de Santa Fe, dans un procès de deux semaines qui a réexaminé l’affaire Cambridge Analytica et qui a vu la diffusion des dépositions vidéo de Mark Zuckerberg et de Sheryl Sandberg.

Le jury a délibéré un peu plus d’une journée et a retenu 43,9 millions de violations de la loi de l’État sur les pratiques commerciales déloyales, en estimant que les déclarations trompeuses de l’entreprise avaient touché l’ensemble de la population de l’État. À 5.000 dollars par infraction, le plafond théorique atteint 219 milliards de dollars, soit plus de douze fois le montant de l’accord d’Oakland.

Deux précisions que la reprise francophone a manquées. Le montant réellement demandé au juge n’est pas 219 milliards : lors de l’audience du 1er octobre, l’État a réclamé entre 35 et 40 milliards, son avocate ayant elle-même reconnu que le maximum poserait un problème constitutionnel. Et les sommes iraient à un fonds dédié aux écoles de l’État. Le juge Francis Mathew fixera le montant.

Ce que cette affaire dit de l’accord de 18 milliards. Selon plusieurs comptes rendus américains, le Nouveau-Mexique est le seul État à avoir gardé ses réclamations liées à Cambridge Analytica en dehors de l’accord multi-États d’août 2026, lequel comportait une clause libérant Meta de sa responsabilité sur ce terrain. Si cette lecture se confirme, l’accord sur la sécurité des mineurs aura soldé au passage un second dossier, vieux de dix ans, pour un montant que personne n’a isolé.

Meta conteste le verdict et annonce qu’il continuera à se défendre « contre les efforts visant à déformer notre bilan ». La leçon tient en une phrase : l’entreprise transige partout où elle le peut, et là où un procureur a refusé de transiger, elle a perdu devant un jury.

Qu’a-t-on appris au procès d’Oakland que Frances Haugen ne pouvait pas prouver ?

Trois pièces, et elles transforment ce qu’elle décrivait en 2021 en éléments établis devant un tribunal. Elles proviennent des documents internes produits par Meta dans le cadre de la procédure, projetés aux jurés lors des audiences d’août 2026 et rapportés par l’Agence France-Presse et la presse américaine.

  • Le chiffrage d’un renoncement. En janvier 2020, Meta teste le masquage des compteurs de mentions « j’aime », après avoir constaté en interne qu’un faible nombre de réactions va de pair avec une santé mentale dégradée chez certaines adolescentes. Selon les pièces produites par les procureurs, l’entreprise chiffre le coût de la mesure à 1% de ses revenus publicitaires, et renonce à l’activer par défaut. Six ans plus tard, elle l’accepte sous contrainte judiciaire.
  • Ce que vaut un garde-fou optionnel. Les documents projetés aux jurés établissent que la fonctionnalité de pause lancée en 2021 a atteint 1,8% d’adoption, et celle de mise en sourdine nocturne lancée en 2023, 8,7%.
  • Un pourcentage exact qui trompe. En décembre 2021, la veille d’une audition au Congrès, Meta publie un billet signé d’Adam Mosseri, patron d’Instagram, affirmant que plus de 90% des adolescents conservent les rappels une fois activés. Le chiffre est exact. Mais il mesure la rétention après activation, pas l’adoption. Interrogé à la barre en 2026 par le procureur du Colorado, Adam Mosseri a reconnu que l’entreprise n’avait jamais publié le taux réel.

Ce n’est donc pas un mensonge. C’est un pourcentage exact appliqué à une population minuscule. 90% de 1,8%.

Et c’est de là que vient la seule variable qui, selon moi, compte dans tout ce dossier : le réglage par défaut. Tant qu’une protection dépend d’un geste volontaire, elle ne pèse rien.

Où en est la régulation, en Europe et ailleurs ?

Trois mouvements se sont produits en huit semaines, après cinq ans d’immobilité.

Le 26 août 2026, aux États-Unis. Meta met fin au procès d’Oakland en signant avec 52 procureurs généraux, pour un montant pouvant atteindre 18 milliards de dollars. Limite de deux heures par jour pour les moins de 18 ans, blocage nocturne, compteurs masqués, et tout cela par défaut. Sans reconnaissance de responsabilité.

Le 17 septembre 2026, en Europe. La Commission européenne adopte sa proposition d’EU KIDS Act : pas de médias sociaux avant 13 ans, pas de compte personnel avant 15 ans, mini-comptes parentaux entre les deux limités à une heure par jour, et surtout un renversement de la charge de la preuve, puisqu’il reviendrait aux plateformes de démontrer que leurs services sont sûrs. J’en ai fait un décryptage détaillé en dix-sept questions.

Le 25 septembre 2026, à nouveau aux États-Unis. TikTok signe avec l’Alabama et reprend les mêmes mesures que Meta.

La différence de fond entre les deux rive est décisive. Les procureurs américains n’ont jamais demandé à toucher au moteur de recommandation. Depuis l’arrêt Moody contre NetChoice, rendu par la Cour suprême des États-Unis en juillet 2024, le fait de classer et de recommander des contenus relève de l’expression protégée par le premier amendement.

L’Europe, elle, attaque exactement ce que Washington ne peut pas attaquer : dès le 10 juillet 2026, la Commission concluait à titre préliminaire que la conception d’Instagram et de Facebook enfreint le règlement sur les services numériques (DSA), en visant le défilement infini, la lecture automatique, les notifications push et les systèmes de recommandation personnalisés. Meta conteste ces conclusions.

Et en Belgique ? Trois positions officielles coexistent sans qu’aucune n’ait abouti : 13 ans avec contrôle confié aux plateformes en Flandre, 15 ans avec vérification par tiers de confiance au fédéral, et un refus de principe chez un parti de la majorité fédérale (MR). J’avais analysé le choix flamand dès avril 2026 dans « Réseaux sociaux à 13 ans : la Flandre choisit le symbole, la Belgique risque le chaos ». Un règlement européen d’application directe trancherait ce désaccord à la place des Belges.

Le seul dispositif belge réellement appliqué ne porte d’ailleurs pas sur l’âge mais sur l’appareil : le décret de la Fédération Wallonie-Bruxelles du 13 mars 2025, en vigueur depuis le 25 août 2025, interdit l’usage récréatif du téléphone et de tout autre équipement terminal de communications électroniques dans tout l’enseignement obligatoire, ordinaire et spécialisé, dès l’entrée dans l’enceinte de l’école, récréations et temps de midi compris.

Les réseaux sociaux nuisent-ils vraiment aux adolescents ?

La question mérite une réponse en deux temps, parce que c’est là que les débats dérapent le plus vite.

Sur le vocabulaire. L’addiction aux réseaux sociaux n’est reconnue ni par le manuel de référence de la psychiatrie américaine, ni par la classification de l’Organisation mondiale de la santé. Le terme exact est usage problématique, et c’est celui qu’emploie l’enquête HBSC de l’Organisation mondiale de la santé, qui relève 10% d’usage problématique chez les adolescents de 11, 13 et 15 ans. Le préciser n’est pas une coquetterie : c’est l’argument central de la défense de Meta au tribunal.

Sur la causalité. Le rapport des académies américaines des sciences de décembre 2023 ne conclut pas à un lien causal établi au niveau des populations. La littérature disponible est contrastée : certains travaux établissent des effets sur des situations précises, d’autres mesurent des effets très faibles sur les grandes cohortes, et une partie documente aussi des bénéfices, notamment en matière d’apprentissages informels et d’expression. Un expert des réseaux sociaux n’est pas un chercheur en santé publique, et je m’en tiens donc à ce que ce corpus permet de dire : il ne tranche pas.

La distinction qui règle le débat. La science n’a pas tranché sur les populations. Mais le procès d’Oakland ne portait pas sur la science, il portait sur ce que l’entreprise savait et sur ce qu’elle en a dit publiquement. Ce sont deux débats différents, et on les confond en permanence.

Un dernier repère, utile aux parents comme aux enseignants : le bon indicateur n’est pas le nombre d’heures, c’est ce que ces heures prennent au reste. Le sommeil, les résultats scolaires, les activités abandonnées, les relations…

Mikey Madison incarne Frances Haugen, Jeremy Allen White le journaliste Jeff Horwitz et Jeremy Strong Mark Zuckerberg.

Qu’est-ce que tout cela change pour une organisation qui communique sur ces plateformes ?

Aucun de ces textes ne crée d’obligation directe pour une entreprise ou une institution qui anime une page Facebook ou un compte Instagram. Ils visent les fournisseurs de services. Mais l’effet est indirect. Il porte sur la distribution.

Le point à surveiller n’est pas l’âge, c’est le fil non personnalisé. La proposition européenne prévoit en effet que les mineurs puissent choisir au moins une option de recommandation qui ne repose pas sur le profilage, que cette option soit présentée au moment de la création du compte, et que l’interface ne soit pas conçue pour les inciter à choisir le profilage. L’accord américain de Meta et celui de TikTok prévoient également un fil non personnalisé, mais en option.

Ce que ça produit si une part significative des utilisateurs bascule (ce qui est très peu probable, certes). Deux effets opposés se déclenchent en même temps. Le bouton « suivre » retrouve la valeur qu’il a perdue depuis cinq ans, puisque suivre un compte redeviendrait la condition pour voir ce qu’il publie. Mais la découverte s’effondre : une publication d’un compte inconnu ne toucherait plus une large audience en une nuit.

La conséquence stratégique est nette. La réforme réduirait le pouvoir des plateformes sur la distribution tout en renforçant les positions déjà acquises. Les médias installés, les grandes marques et les créateurs établis y gagneraient. Les nouveaux entrants y perdraient.

Les organisations les plus exposées sont celles qui s’adressent aux 15-18 ans : écoles supérieures et universités, services publics de l’emploi, mutuelles, entreprises qui recrutent des alternants, campagnes de prévention… Pour elles, une audience jeune bâtie sur la portée auprès des non-abonnés devient fragile, et une base d’abonnés reprend de la valeur.

Mais rappelons que ce raisonnement porte sur un texte en cours de négociation et sur des accords qui produiront leurs effets sur plusieurs années. Il ne dit rien du calendrier réel, qui se comptera en années.

Ce que ce film arrive trop tôt pour raconter

Le film raconte un train qui est déjà passé. Le suivant, qui ajoute à la locomotive des wagons (recherche et IA), roule avec le carburant du premier. Et il n’est pas encore jugé.

Le dossier d’Oakland reprochait aussi à Meta d’avoir entraîné ses modèles d’intelligence artificielle avec des données d’enfants collectées sans consentement parental. L’accord du 26 août n’en dit rien pour les modèles commerciaux. Il contient même une clause, repérée par la presse américaine dans le texte de l’accord, par laquelle les États renoncent définitivement à toute réclamation sur ce terrain pour l’entraînement du modèle de détection d’âge de l’entreprise.

Autrement dit, on vient de solder les réseaux sociaux de 2021 en accordant une immunité sur le terrain de 2026.

Le film raconte un train qui est déjà passé. Le suivant, qui ajoute à la locomotive des wagons (recherche et IA), roule avec le carburant du premier. Et il n’est pas encore jugé.

Xavier Degraux ► Consultant & formateur LinkedIn™, IA et GEO · Prise de parole et réputation des organisations et de leurs dirigeant.es · Employee advocacy ► +500 organisations accompagnées depuis 2013 ► 10 ans journaliste éco (L’Echo, Trends)

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